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Alain Platel, Gardenia

jeudi 25 novembre 2010,
par Nicolas Villodre


A l’entrée du temple bâti par Léon Azéma, Jacques Carlu et Louis-Hippolyte Boileau, on distribuait un kiné-tract – pour ne pas dire « flyer » – annonçant – vantant ou vendant – La Guillem dans le rôle du chevalier d’Eon, un ballet commis avec Russell Maliphant et Robert Lepage qui célèbre le changement de genre et de décennie au théâtre d’Auguste Perret. C’est dire si le thème de Gardenia (la pièce, pas la fleur, laquelle, si l’on en croit les spécialistes de jardins-interieurs.com, pour ne pas les nommer, doit son nom au patronyme du botaniste britannique… Alexandre Garden – pour ce qui est du camélia, on a suffisamment donné comme ça – n’est pas bien nouveau, y compris musicalement (cf. le film noir de 1953 où interviennent à la fois l’homme de fer et le crooner King Cole). Qu’en est-il de son traitement par Platel (on veut parler d’Alain, et non d’Elisabeth !) and Co, la C de la B renforcée par Vanessa Van Durme et Frank Van Laecke ?

Qu’on le veuille ou non, la pièce est un phénomène sociologique, c.à.d. : un succès, en termes d’audience, digne de La Cage. Formellement parlant, on a gommé toute aspérité, malgré quelque trait de langue de vipère ou de blague salace digne des Grosses têtes (genre : « Comment faire asseoir quatre pédés sur une chaise ? On retourne la chaise ») ; on a édulcoré ; et privilégié les poncifs les plus éculés, qui sont toujours un peu les mêmes : ceux du mélo chaplinesque maniéré, du sentimentalisme fellinien, du tanztheater cabaretier de tous poils et plumes (New et Old Burlesque inclus, du rétropédalage scolastique, de la distanciation façon drag queens du désert, du revival « black is beautiful » ou de la vogue du voguing.

Vanessa Van Durme, Alain Platel et Frank Van Laecke ont eu une idée ou, plutôt, se sont inspirés du sujet du docu de la réalisatrice flamenca Sonia Herman Dolz, Yo soy asi décrivant la fin de la boîte de travestis La Bodega Bohemia sur un mode endeuillé qui fait un peu penser au tube d’Eddy Mitchell « La Dernière séance ». Le dancing est miteux et piteux, comparé au monument 1900 qu’est La Paloma, film, chanson ou simple tune. On trouvera d’ailleurs une allusion au sous-thème de la blanche colombe avec l’excellente version du hit de Tomas Mendez Sosa immortalisé par Lola Beltrán « Cucurrucucu Paloma » magnifiquement interprété et sobrement orchestré par Steven Prengels. Un autre numéro, digne de rester dans les annales de la variète, est la version du standard de Pete Seeger de 1961 « Where have all the flowers gone », revu et amélioré par Marlene.

Donc, après une présentation de tous les protagonistes ou presque (on oublie de nous dire qui est ou qu’est censé incarner le jeune potiche chevelu, danseur folklo de son état, dont le solo de pantomime ne provoquera aucune réaction chez un public pourtant acquis d’avance, et qui se livrera vers la fin de la soirée à un pas de deux de tendance nettement sado-masochiste, plus convaincant avec la seule femme de la troupe), sous forme de défilé (facilité par la pente du parquet de dancing surélevé qui rappelle celle des théâtres à l’italienne ou de l’Opéra Garnier), comme l’arrivée solennelle des transsexuels au début du concert de Charles Atlas & Antony and the Johnsons vu à l’Olympia en 2006, au lieu de développer le thème, on enfile les perles de sous-culture pop (chansonnettes de Cloclo, d’Aznavour, l’inévitable « Over the Rainbow » de Judy Garland qui sera bissé) et les tubes de la playlist opératique type de tout homo qui se respecte, qui, comme on sait, est censé aimer le lyrique.

Bref, la ficelle est grosse et la chose (le show) assez mince, voire faiblarde. On est à cent lieues par exemple d’une Pina Bausch à laquelle ne cesse de se référer Alain Platel - il est arrivé à la chorégraphe allemande de jouer dans la catégorie trans-genres de la danse-théâtre et d’exploiter le filon du music-hall à l’ancienne. La fascination de Pina Bausch n’a jamais été complaisante. Le goût en matière de pop du chorégraphe belge est contestable, mais ce qui est gênant, c’est son manque d’idées de mise en scène, de chorégraphie ou de tout ce qu’on voudra : on déroule par exemple une trentaine de mètres de tissu rouge, le temps de meubler derrière, dont on ne fait plus rien ; on n’exploite plus ce voile ou cette matière, qu’on jette au rebut du hors-champ (comme on se débarrassera avec un mépris d’enfant gâteux des coûteux microphones de Chaillot).

Le public mixte (hétéros et homos, même combat) répond présent et se lève docilement à la demande de Vanessa Van Durme pour une minute de silence ; il rit – certes pas à gorge déployée –, mais ce rire de défense et/ou de connivence pose question : il inquiète autant que celui du Gwynplaine de Victor Hugo ou du Joker de Bob Kane et Bill Finger.

Le tape-à-l’œil d’office affiché prend la forme d’un très, très long clip présentant un striptease inversé qui relève du visuel pur, du « sensible » (cf. la caricature caritative qui va avec) ; le reflet de l’évidence qui aveugle ; le réflexe et pas vraiment la réflexion. On est en plein dans l’« esthétique youtube ».


P.-S.

Photo Luk Monsaert

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