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Anne Collod célèbre Anna Halprin

vendredi 17 juin 2011,
par Nicolas Villodre


Les récentes reprises de pièces du “répertoire” postmoderne de Trisha Brown (avec sa formidable troupe actuelle aux qualités gestuelles éblouissantes) ou de Lucinda Childs (avec l’extrêmement rigoureux Ballet du Rhin) ont prouvé qu’on pouvait traiter les expériences jadis avant-gardistes avec le même sérieux que celui avec lequel on considère les ballets romantiques ou les productions néo-classiques opératiques.

Michelle Nadal, qui nous parlait récemment de son travail, et qui préfère utiliser le mot de “revival” plutôt que celui-ci de “reconstitution”, pointait la difficulté qu’il y a à “remonter”, à “restituer”, à “redonner” une danse n’ayant pas été notée avec la précision diabolique d’un système comme celui de Laban ou de Conté.

Dans l’exemple qui nous occupe, parades & changes, replay in expansion, compte a été tenu des films, des photos, des réminiscences, des « scorings » (et des scories qui vont avec), des consignes directement transmises à Anne par Anna. Un des problèmes de Collod étant de saisir l’air d’une époque révolue, c.à.d. de retrouver moins la lettre que l’esprit de l’œuvre originelle. Pas si simple de faire “d’après”, même en évitant l’a-peu-près. L’autre, plus essentiel à nos yeux, est de donner du souffle et, surtout, du rythme à tout cela. Ce qui n’est pas toujours évident dans ce spectacle.

On a donc, au départ comme à l’arrivée, un collage de sons musicaux de Morton Subotnick et de “tâches”, concept qui, avec le recul, semble essentiel dans l’histoire de l’art, qu’Anna Halprin mit au point en 1957 et en application dans cette pièce-manifeste créée en 1965.

Si l’on met de côté les réserves sur le tempo (= certains passages un peu longuets ou, ce qui revient au même, pas assez étirés, autrement dit, qui auraient pu faire l’objet de pièces autonomes, le jeu du “je me souviens”, les déshabillages-rhabillages plus qu’à son tour, la scène des ponchos jaune canari, la deuxième accumulation vestimentaire dans le style de SDF actuels faisant songer aux clochards en haillons du butô, la fausse-sortie des artistes soulignée par deux caméras de surveillance vidéo, l’interminable installation de l’échafaudage annonçant une routine semblable à celle des “Maçons” des O’Mers en 1905, la séquence “constructiviste” avec la tour de Pise tatlinienne dans sa durée intégrale actuelle et son dosage de nus duchampiens descendant et remontant sans cesse l’escalier, même si on peut penser que les dégringolades de la jeune femme brune et le finale du cascadeur risque-tout méritent le déplacement), le spectacle est dans son ensemble convaincant.

Anne Collod, aidée par ses collaborateurs et interprètes (la conseillère Cécile Proust, le musico Pierre-Yves Macé, le subtil illuminateur Henri-Emmanuel Doublier, les « performers », c’est le cas de le dire, Boaz Barkan, Anne Collod, Yoann Demichelis, Ghyslaine Gau, Ignacio Herrero Lopez, Saskia Hölbling, Eric Lecomte, Chloé Moura, Pascal Queneau, Fabrice Ramalingom), nous offre des passages oniriques, dignes du Surréalisme le plus fantastique : le premier défilé de mode aux couleurs étincelantes, la « boiterie poétique », pour reprendre l’expression de Cocteau, de la jeune femme chaussée d’un seul escarpin, les très lents stripteases (celui, très travaillé, très stylisé, de la fin du show, avec les œillades sensuelles des interprètes fixant les spectateurs sans aucune gêne de part et d’autre, le mélange de la peau et de la pelure du papier Kraft qui prend la couleur chair des danseurs, la forme d’une sculpture abstraite et, froissée et déchiquetée, produit un morceau de musique bruitiste.

Après deux tubes nostalgiques (le « Downtown » de Petula Clark et « The Warmth of the Sun » des Beach Boys), on en prend plein les mirettes en découvrant les coulisses de ces exploits, comme lors du défilé de l’Opéra Garnier, lorsque l’on nous dévoile la profondeur vertigineuse l’arrière-scène. La Villette, éclairée par la lumière du jour non encore tout à fait tombé, a l’air du palais de Versailles, galerie des glaces incluse. C’était soirée de carnaval.


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