jeudi 10 février 2011,
par
C’est mieux que prévu. De la pièce Contraintes et pressions, créée spécialement pour le festival de José Alfarroba, à Vanves – ville qui pourrait vraiment faire un effort en matière de signalétique, aussi bien à l’aller qu’au retour, tout le monde n’étant pas encore équipé d’un système GPS – , on ne connaissait en effet que le projet, la note d’intention et une poignée de photos diffusées sur FB signées de la talentueuse Anaïs Montevecchi.
Dans une pénombre meublée par les gongs et les frappes de massue faisant office de trois coups inaugurant l’opus et la BO électro-acoustique de Christelle Duhaut qui va avec, conçue à l’ancienne, dans le style « Club d’essai de la RTF », avec des accents à la André Almuró période GRM, on parvient à distinguer, tant bien que mal, accroché aux cintres, à une dizaine de mètres de hauteur, un filet à provisions plein à craquer, garni – on ne tardera pas à le constater – de chaussons de satin rose. Une à une, ces pantoufles mignonnement calibrées tombent en heurtant sèchement le sol. Le hamac d’infortune de la vertueuse Aureline, balayé par deux projecteurs disposés latéralement, en contre-plongée, amorce une très lente descente en rappel – ou tout comme.
On aura compris, sinon perçu, que la danseuse a voulu se livrer au public, ainsi empaquetée, en position fœtale, à moitié nue, nous tournant le dos, éclairée par la chaleureuse lumière de Patrick Pivert, saucissonnée comme un gigotin. Cette interminable descente aux enfers d’une agnelle prête à tout, y compris au sacrifice exigé – c’est ce qu’elle croit – par Terpsichore, mérite le déplacement, pas loin de Malakoff, pour vous situer le patelin.
Ce presque rien à voir, ainsi décidé ou dessiné par l’auteure, n’est, ni plus ni moins, qu’une belle trouvaille scénographique. L’idée paraît simple, a posteriori. Encore fallait-il, non seulement y penser, mais la réaliser, lui donner corps.
Le corps de la danseuse a, pour seules protections, des genouillères et une culotte noires ; les poignets sont recouverts d’une bande Velpeau immaculée.
A ras du sol, à moins d’un pied de celui-ci, une partie de la nymphe sort de la chrysalide. Deux bras, d’abord – le reste est un moment encore pris au piège. La fronde devient balançoire. La danseuse produit les oscillations et les freine du bout des bras ou des pieds – cette technique archaïque de ralenti et de gel du mouvement au moyen du frottement est celle qu’utilisent les patineurs et les adeptes de trottinette.
Sérieuse comme une papesse, concentrée sur le programme qu’elle s’est imposé, Aureline Roy reprend son élan et son souffle de plus belle – et maintient le public en haleine. Les quatre fers chaussés des ballerines du rêve enfantin, avec un certain entêtement, la danseuse accélère encore le mouvement. Sortie – croit-on – d’affaire, tatouée par le treillis, dégagée de son réticule à larges mailles, de sa filoche de pêcheur, elle va de Charybde en Scylla : elle se retrouve harnachée, attachée à un filin qui l’empêchera de se déplacer à sa guise.
Un marionnettiste invisible (Julien Filoche), manipulateur dans l’âme comme les montreurs de Bunraku, lui lâche la bride ou l’attire vers le trou noir de l’arrière-scène.
La structure de la pièce est extrêmement claire, composée de deux parties distinctes – l’une, avec Aureline en apesanteur, l’autre où on la voit évoluer de façon bien plus terre-à-terre. Cette seconde manche nous rappelle une œuvre de Nikolais, Kaléidoscope, dans laquelle s’escrimaient trois danseurs équipés de baudriers, tractés par des câbles et tissant leur toile chorégraphique en tous sens.
La danseuse met le pied à un étrier dérisoire avant de chevaucher ses démons. Au bord de l’épuisement et/ou de la transe, elle finit par abandonner le débat, en frappant le tapis de la paume de la main droite, comme une judoka ou une catcheuse. La danse cesse alors, faute de combattant.
photo : Anaïs Montevecchi