jeudi 9 décembre 2010,
par
Présenté au Théâtre de Chaillot, accompagné d’un texte de José Montalvo qui en réfère à Bataille, Le Centaure et l’animal n’est pas un divertissement facile, pourtant programmé à la veille des fêtes de fin d’années. Le choix des Chants de Maldoror, la présence d’un butô en-deçà même de cette intériorité immémoriale, le refus d’effets équestres ou scénographiques spectaculaires. Une pièce difficile d’accès mais une belle rencontre, mêlant humain et monstruosités en mutation.
Après les mots de Victor Ségalen pour Entraperçu, Bartabas conçoit cette nouvelle création en prêtant une oreille attentive aux Chants de Maldoror, une œuvre radicalement physique, écrite par un jeune homme qui s’attache à faire porter le mot par une impulsion animale, à l’attacher brutalement à l’action. Le texte est traversé par la violence du geste qui dit, entre autres choses, la métamorphose, le dépouillement grouillant, le glissement de l’homme au pourceau onirique. Cet appui littéraire, ces références reptiliennes, fondent une des ces pièces plus intime dans lesquelles Bartabas explore avec audace, s’en va « trafiquer dans l’inconnu » comme l’écrit Arthur Rimbaud lorsqu’il achète un cheval, rappelle le spécialiste gourmand et acéré du monde équestre.
Bartabas et Ko Murobushi présente un rituel en clair-obscur qui apparaît plus comme une confrontation mythique qu’un dialogue. Les pas des chevaux successivement montés et portant le fantasme du centaure, étape ultime de la relation homme-cheval, alternent avec la danse mnésique de Ko Muroboshi, capable de faire surgir de la profondeur de ses entrailles, des crêtes de ses vertèbres, de la tension d’un tendon ou les contractions secrètes d’un muscle, tout un peuple pré-humain. Cette alternance découpe la pièce en séquences, et si cette régularité hésite entre hypnose et ennui, elle souligne qu’il n’y a pas d’accord donné entre l’animal et le centaure. La danse de Ko Muroboshi, héritier et fugueur du maître Tatsumi Hijikata, qui utilisait les textes de Bataille, Nietzsche ou Lautréamont, se coule entre les pierres du texte. La révolte et la barbarie qui habitent le texte semblent répondre aux exigences du danseur démiurge, créateur d’une métamorphose constante, d’une danse de violence, d’un apparent sacrifice.
Homme sans visage, créature solitaire sédimentée sur un piano mécanique, l’homme désire l’être animal. « Revenir à ma forme primitive fut pour moi une douleur si grande que, pendant des nuits, j’en pleure encore » écrit Lautréamont. Cette douleur apparaît lorsque le danseur étire sa colonne, déforme la cage thoracique, désarticule jusqu’à la lisière du possible un corps empli des peuples précédents, les peuples des boues primitives évoqués par H. P. Lovecraft. Une série de chutes, comme une impossible érection signe la réussite du projet. L’animal ne parvient pas à se hisser sur ses deux jambes tandis que le centaure sait tomber et se relever. Face au danseur, la chimère homme-cheval, joue de ses apparitions et disparitions, tours hypnotiques. Le vêtement qui couvre la partie homme du centaure permet de multiplier les métamorphoses : ange vengeur, papillon de nuit,… Ici, on retrouve les images crées par ces ailes de tissu dans Entraperçu. Les chevaux dansent, ils approchent une intériorité étonnante, parfois une immobilité presque totale. Pour qui les connaît un peu, cette immobilité, la lenteur des mouvements, n’est pas naturelle aux chevaux. Plus de spectaculaire, de pas croisés, de cabrioles et de grands cambrés eut été plus aisé, plus proche de leur travail.
La musique accompagne la rencontre des deux êtres sur la scène du théâtre, la lumière les enveloppe avec douceur. Pas d’effets visuels, pas de jeux d’ombre, pas même d’effets de voix. Le découpage en séquences, propre au travail de Bartabas, agace. La profération du texte, classique et fort distincte, est par trop attendue. Pourtant, la pièce est minimale, violente, rituelle, pleine de mysticisme. Pleine de sacrifice, de souffrance, de renaissance et des ses métamorphoses, noyau inextricable du mouvement. A prendre ou à laisser.
Image Nabil Boutros