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Bill’s Wild East

jeudi 8 décembre 2011,
par Nicolas Villodre


Pas loin de Chaillot, au Champ-de-Mars, il y a plus d’un siècle, en hiver 1901, le Tout-Paris assistait à la représentation du cirque Barnum : les deux Émile, Loubet et Zola, les Dufayel, les ministres intègres de la IIIe République, les ambassadeurs et les grands corps de l’État. Le soir de notre venue à Impressing the Czar, la pièce de Forsythe qui date elle aussi du siècle dernier, à part l’incontournable Djack et son inséparable épouse, on n’a pas eu tout ce tralala. Chez Phinéas T. Barnum, comme chez William F. Cody (Buffalo Bill) ou même déjà chez John Bill Rickett’s, l’ancêtre de Bartabas, on n’y allait pas avec le dos de la cuiller. Une réclame tapageuse, parfois mensongère, planifiée par une équipe d’afficheurs, suffisait à attirer les foules. Sur plusieurs pistes se déroulaient, en simultané, différentes actions ou attractions devant des milliers de spectateurs émerveillés. Toutes sortes de phénomènes, comme dans le spectacle de Robyn Orlin programmé ces jours-ci au TDV, étaient exhibés, des géants, des nains, des lilliputiens comme le célèbre général Tom Pouce, des malabars, une vieille femme noire aveugle et paralysée ayant soi-disant été la nourrice de George Washington, la sirène des îles Fidji, un être mi-singe mi-poisson (cf. L’Homme de cendre), une cantatrice suédoise (à défaut d’être chauve), des femmes à barbe et autres freaks. Sans parler de l’usage de l’éclairage électrique qui était, en ce début XXe siècle, l’équivalent de « 25.000 chandelles ».

Le grand Barnum de la danse qu’est, si l’on peut dire – et sans vouloir vexer personne –, le Ballet de Flandres au grand complet (soit trente-quatre danseurs disposés, eux aussi, à différents endroits du grand plateau catacombique du Trocadéro ; et autant de techniciens, sinon plus, en coulisses) joue efficacement avec les effets qui font la touche ou la manière de Forsythe. Le plus gênant étant ce respect mal placé et trop scrupuleux du style académique le plus rebattu. Bien sûr, les arabesques, promenades, pas de bourrée et de chat, entrechats, jetés, chassés, pas glissés, attitudes, positions en cinquième, dégagés et autres pirouettes sont parfaitement exécutés, à une vitesse pas possible (humainement, s’entend), qui plus est, ou, au contraire, gelés comme dans une performance de voguing. Des ondulations orientales ornementent la chose, des éléments issus d’autres disciplines (monologues longuets, musiques classiques et néo-classiques alternant avec des morceaux plus énergiques à base de house composés par Thom Willems, peinture, prestidigitation, etc.) donnent le change. Diverses diversions (extinctions de feux, tonitruances, cris, appels téléphoniques, alarmes, consignes au Talkie Walkie, agitation sans objet réel) viennent perturber, parasiter, briser la continuité. Mais le vernis de la déconstruction ne tient pas.

De même qu’un tableau figuratif enjolivé d’un motif abstrait demeure figuratif, les tics et gimmicks du ballet absorbent les couches enveloppantes ou camouflantes. On trouve d’ailleurs dans Impressing the Czar la métaphore picturale avec ces oripeaux (de chagrin) qu’on arrache les uns après les autres au grand panneau posé au fond de la scène ainsi que dans la forme noire, malévitchéenne, trapézoïdale, symbolisant le chevalet du peintre ou le reflet d’un monde en décomposition.

Pour être franc, chacune des cinq parties a un punctum digne d’être noté. La première d’entre elles intègre intelligemment un art encore plus désuet que la danse classique : la pantomime. (Et propose, au milieu, une variation virtuose exécutée par une des excellentes solistes de la compagnie). La deuxième séquence, devenue un standard depuis l’interprétation historique de Sylvie Guillem, la plus stylisée, la plus typique de la touche du chorégraphe à l’abord des années 90, développe de gracieux pas de deux. La troisième section est un sketch à la Méliès, qui use de la vidéo et aussi de la prestidigitation (cf. la tête d’un danseur dans la caisse posée sur le guéridon), dont le dérisoire pas très drolatique fait penser aux intermèdes gentillets que diffusait la télé des années soixante ainsi qu’aux ballets prestes et bouffons de Massine. Après un interlude musical dû à Thom Willems, religieusement écouté lumières tamisées, le finale propose une ronde de grands enfants, emperruqués à la Chantal Goya, vêtus comme des Mädchen in Uniform, des écolières nippones, des nonnes de chez Rosas, des pionnières soviétiques portraiturées par Rodtchenko.

Excité par la musique ou par la farandole hypnotique, le bon public de Chaillot a longuement rappelé les danseurs.


P.-S.

photo : Nicolas Villodre

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