samedi 26 novembre 2011,
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On pensait avoir tout vu. Tout ouï. Or, au moment où on croit qu’il n’y en a plus, il en reste encore. Sous le coude. Ou derrière les fagots. Tout n’aurait donc pas été déjà dit ? Été fait ? C’est sans doute cela, l’optimisme, être réceptif, ouvert à la nouveauté. À la créativité. Sous toutes ses formes. Et, dans le cas présent, celui de Maro Akaji et de sa mythique compagnie Dairakudakan (mot qui signifie : « le grand vaisseau du chameau » et qui fut inspiré au chorégraphe par une métaphore nietzschéenne), à la générosité. Là où tant d’autres se seraient contentés de développer une scène, d’exploiter une idée, de faire durer le plaisir ou, plus prosaïquement, une série d’enchaînements, l’artiste natif de Nara nous a proposé, fin novembre 2011, dans la belle salle boisée de la Maison de la culture du Japon à Paris, dix tableaux, plus riches les uns que les autres, réunis sous le titre Hai no hito (L’Homme de cendre).
Formé au théâtre par le metteur en scène underground Jûrô Kara, l’animateur de Jôkyô Gejikô, Maro Akaji rencontre en 1966 le fondateur du butô, Tatsumi Hijikata. Il reconnaît avoir été très tôt « attiré par des formes d’art qui paraissaient bizarres ou incompréhensibles ». Il n’aura dès lors de cesse de fusionner l’art dramatique et l’expression butô ainsi transmise, de cette première main qui est aussi une main de maître. Il rejette la tradition tout en recherchant « quelque chose qui ne soit pas occidental. » D’après Maro Akaji, Hijikata trouva son style en creusant le geste quotidien des cultivateurs d’Akita, en se remémorant « la sensation d’avoir ses deux jambes plantées dans la boue d’une rizière. » Cette position des jambes courbées est à l’origine de la notion de « ganimata », qui, avec celle de « corps crispé » ou de « corps malade », sont constitutives du langage butô. Akaji a voulu de la même manière transformer les « particularités très locales en quelque chose d’universel ». Il a lancé dans sa compagnie des chorégraphes tels que Ko Murobushi, Ushio Amagatsu ou Carlotta Ikeda. Ce qui n’est pas rien.
Maro Akaji n’est pas seulement un chef de troupe, un metteur en scène, un pédagogue. Il invente des personnages, à commencer par le sien, qui est à mi-chemin entre Madame Chrysanthème et la comtesse du Barry, un travesti suçotant sa banane, façon Mario Montez, mi-homme, mi-femme (pour Akaji, il s’agit tout bonnement d’une « vieille folle » ou, si l’on veut, d’une sorcière de village), son avatar a la tête ornée d’une abondante chevelure funk comme celle d’une Lauryn Hill, crêpée et poudrée, naturellement, ou comme la crinière de lion de certains masques Nô. La porteuse d’eau qui inaugure la pièce par un solo éblouissant et, pense-t-on, définitif, est vêtue d’une robe à queue de pie amidonnée tout droit sortie de la boutique de Comme des garçons (en réalité, le costume a été imaginé par Kyoko Domoto) et coiffée d’un casque aérodynamique en forme de licorne fixée à la nuque, comme ceux qu’arborent les cyclistes du Tour de France. Les Dupond et Dupont, précieux ridicules avec leur dérisoire fume-cigarette taille opéra 100% pur cuivre faisant songer, en raison peut-être aussi de leur calvitie, aux regrettés professeur Choron et Daniel Emilfork, s’activent en vain. Plus tard, dans la soirée, trois débilos, issus des Freaks (1932) de Tod Browning, se réchauffant autour d’une fournaise, justifient la remarque du chorégraphe selon laquelle les hommes, naturellement rigides, « sont plus adaptés à la caricature car ils ont facilement l’air idiot », comparés aux femmes, bien plus souples, dynamiques et aptes à la métamorphose.
Akaji a son propre univers, relié au nôtre, certes, mais par des voies détournées, des circuits compliqués, des parcours labyrinthiques. Où la réalité peut parfois rejoindre la fiction. Parfois, mais pas toujours. On est d’emblée dans le fantastique, le fantasmé, le fantasque. Et dans la féerie, les contes et légendes d’autrefois. Le thème de Cendrillon, traité avec ou sans fée, façon Grimm ou Perrault, et ceux qui en dérivent, Les Souliers rouges d’Andersen, ou La Petite fille aux allumettes, du même. On découvre, en cours de route, ce qui pousse les va-nu-pieds de la terre, et ceux de la danse libre, qu’ils soient sortis de la cuisse de Jupiter, d’Isadora ou d’Hijikata, à aller de l’avant. L’énigme est indéchiffrable pour ceux qui voudraient à tout prix comprendre au lieu de vivre intensément la fugacité du moment dansé. À y regarder de plus près, on s’aperçoit que Hai no hito traite du thème d’Empédocle, plus que de contes pour enfants. D’après ce qu’on sait, ce personnage mythique se jeta dans le feu divin de l’Etna pour dépasser sa condition humaine : on retrouva au bord du volcan une de ses sandales, fétiches et éléments métonymiques. Il avait fière allure : « Quiconque le rencontrait croyait croiser un roi », dit la légende…
Après un longue partie en noir et blanc (et toute une gamme de gris), la pièce s’achève sur un feu d’artifice haut en couleurs. On arrache le tapis de sol, on le retourne et le transforme en un rideau de scène abstrait, conçu par Yasushito Abeta, digne de Matisse. Si, comme on l’a dit supra, certains personnages sont magnifiquement caractérisés, toute la troupe est sensationnelle et il convient de tirer un coup de chapeau aux danseurs, lesquels exécutent mouvements, mimiques et grimaces à la perfection : Takuya Muramatsu, Kumotarô Mukai, Atsunori Matsuda, Tomoshi Shioya, Barrabas Okuyama, Kôhei Wakaba, Yuta Kobayashi, Emiko Agatsuma, Akiko Takakuwa, Naomi Muku, Azusa Fujimoto, Junko Manabe, Risa Ito, Yumiko Nashimori, Yuka Mita. Les éclairages de Noriyuki Mori sont finement dosés. Les colonnes (vertébrales) d’esprit « art cinétique », signées Kiyoto Honda, produisent un bel effet. On ne sent pas le temps passer.
Maro Akaji n’a pas peur d’y aller, aussi bien dans la crudité que dans la débonnaireté, dans l’inquiétant que dans l’étrangeté, dans le grotesque que dans le baroque. Pour lui, le butô peut être compatible avec l’artifice du théâtre et l’illusion du spectacle, ce qu’il résume avec l’esprit et la franchise qui le caractérisent : « Oui, il faut y ajouter de la tromperie ». Après avoir assisté à ce blockbuster butô, nous nous sommes tout bêtement dit, en notre for intérieur : C’est Byzance ! C’est Noël ! C’est Versailles !
photo : Nicolas Villodre