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Festival Paris quartier d’été

Chamailles culturelles au Palais Royal

mercredi 28 juillet 2010,
par Valentin Lagares


Panique au festival Paris quartier d’été ? D’aucuns pourraient le penser à la lecture d’une pétition "Pour que vive le spectacle au Palais Royal", déclenchée par les organisateurs de cette manifestation annuelle qui alterne spectacles payants et propositions gratuites, en salle ou en plein air, ateliers et rencontres-débats en lien avec la programmation. Cette initiative publique s’explique par de fortes craintes que l’édition 2011, voire les suivantes, ne puissent plus se tenir dans la cour intérieure du Palais Royal, dite cour d’Orléans ou encore cour d’honneur, suite à une hypothétique injonction qui leur serait faite de ne plus occuper ce lieu.

Alors qu’en Ile-de-France les mois de juillet-août se muent en un dramatique désert culturel, la scène estivale du Palais Royal fait figure d’oasis, étant l’un des derniers endroits où l’on peut encore voir de la danse, du cirque contemporain ou autres spectacles musicaux. La place est remarquable, bordée par de prestigieux bâtiments dans lesquels sont abritées d’éminentes institutions : Comédie Française, Conseil d’État, Tribunal des conflits, Conseil constitutionnel et… ministère de la Culture et de la Communication.

En fonction de la météo, de l’obscurité naissante et de la scénographie chorégraphique à l’œuvre, assister à l’un des spectacles de danse programmés depuis 1992 par Paris quartier d’été a pu procurer au spectateur une sorte de jouissance à pouvoir s’approprier ponctuellement et symboliquement cet espace. Parmi les artistes de danse déjà invité(e)s : Trisha Brown, Merce Cunningham, Israel Galvan, la compagnie Martha Graham, Sidi Larbi Cherkaoui, Faustin Linyekula, Maguy Marin et son splendide May B, Mourad Merzouki et sa compagnie Käfig, Josef Nadj ou encore les Ballets de Monte-Carlo.

"Nous nous sommes attachés à faire vivre ce lieu"

Des arguments importants dont la mise en avant n’aura pas échappé aux responsables du festival. "En ce début d’édition 2010, les soirées consacrées à Dominique Bagouet se sont données à guichets fermés. Porté par l’audace des artistes et par votre fidélité, le Palais Royal est ainsi devenu le centre vital et poétique du festival. Année après année, nous nous sommes attachés à faire vivre ce lieu entre patrimoine et imagination, réconciliant son passé de fièvre et de tumultes avec la respectabilité que l’Histoire plus récente lui assigne", est-il rappelé dans le très court texte de leur pétition.

Il semble que plusieurs facteurs concomitants puissent, peu ou prou, expliquer cette poussée de fièvre en pleine torpeur estivale. Parmi ceux-ci, une vaste rénovation tous azimuts est engagée depuis plus d’un an sur le site du Palais Royal. Cela concerne aussi bien les jardins et la cour que certains des éléments architecturaux des bâtisses attenantes. Au premier rang de ce programme : un sérieux lifting des célèbres colonnes rayées de Buren, de l’étanchéité du sol qui les entoure et du système hydraulique situé au sous-sol, qui permet de baigner le pied des piliers marbrés. Devenu au fil du temps plus que défaillant, l’éclairage nocturne, fluorescent, de l’ensemble a également été refait. Sous le regard vigilant de l’artiste, qui avait dénoncé avec fracas le délaissement étatique du coin, ses 260 œuvres cylindriques ont ainsi été déposées avant d’y être réinstallées, il y a peu, après leur restauration. Une flopée d’échafaudages accolés aux façades intérieures des immeubles montre que la suite des travaux suit son déroulé.

Autre motif d’inquiétude, peut-être le plus crédible : la Comédie Française, illustre riveraine, a elle-même programmé une réfection du système de ventilation d’air de sa salle Richelieu, qui comporte un volet désamiantage. Le tout impose un strict respect de certaines règles de sécurité spécifiques, en ce qui concerne, par exemple, le confinement des travaux. Cela entraînera la fermeture momentanée de l’enceinte, conduisant le Français à envisager une alternative pouvant accueillir ses représentations. Problème : elle devrait se situer… à l’endroit même où est installée chaque année la principale scène, aujourd’hui objet d’un litige larvé, de Paris quartier d’été.

Des frais d’installation et désinstallation devenus "déraisonnables" ?

Enfin, il se murmure qu’en période de Révision générale des politiques publiques (RGPP) et de disette budgétaire généralisée, des interrogations auraient émergé parmi certains des financeurs institutionnels majeurs, au sujet des coûts engendrés par l’installation puis la désinstallation, chaque année, du principal plateau en plein air de Paris quartier d’été. Par ces temps de déficits abyssaux et d’arbitrages drastiques, de tels frais pourraient être devenus "déraisonnables". Un thème esquissé avec ironie par Patrice Martinet, directeur du festival, dans son édito du programme de l’édition 2010 : "Il faut nous encadrer, nous réviser, mesurer notre créativité, évaluer nos résultats, pour nous freiner si besoin est". Une pensée qu’il détaille davantage dans le programme 2010/2011 de L’Athénée-Louis Jouvet, théâtre parisien dont il préside également aux destinées : "Nous tenons bon. Mais combien de temps allons-nous tenir ? Des compagnies, des théâtres perdent ou voient diminuer leurs subventions. Des projets s’effondrent. Des festivals s’arrêtent. Des tournées s’annulent. S’agissant des financements publics de la culture, des espèces sont en voie de disparition : celles sonnantes et trébuchantes qui permettaient à des spectacles de se créer et de se jouer".

Qu’en est-il réellement ? Alors qu’elle invite les spectateurs à manifester leur "désir" de Palais Royal, la direction de Paris quartier d’été semble avoir opté pour une position d’équilibriste. Pas très prolixe, elle objecte de simples allusions subliminales, peut-être pour ne cibler ni froisser personne dans un premier temps. "La présence de Paris quartier d’été au Palais Royal pourtant si évidente pour nous tous, est menacée. Déjà chassés des Tuileries, nous pourrions bien être privés définitivement de notre dernier grand plateau en 2011", est-il sommairement consigné dans la pétition. "De l’extérieur, les choses semblent faciles. Pourtant elles ne le sont pas. D’année en année, le festival voit sa présence remise en question", est-il ajouté, en des termes similaires, sur leur site web. Des sous-entendus ne permettant pas tout à fait aux spectateurs de se forger une opinion qui serait éclairée par des données factuelles tangibles.

Ces inquiétudes sur un éventuel un départ forcé du Palais Royal sont-elles réellement fondées ? Ne seraient-elles pas un brin grossies pour faire monter la pression, peser du mieux possible sur une problématique pas vraiment explicitée ? Difficile d’en avoir le cœur net ! "Pour le moment, nous n’avons pas souhaité engager de démarches particulières auprès de la presse. Notre action s’adresse à nos spectateurs, car nous avons estimé essentiel de les informer des incertitudes auxquelles nous sommes confrontés", élude Lola Gruber, directrice de la communication de Paris quartier d’été. Quant à Patrice Martinet, il manquerait presque d’admonester vertement les journalistes désireux d’en savoir davantage sur les différents aspects de cette controverse ! Des postures pouvant paraître biscornus quand on sait que la pétition est disponible sur Internet et distribuée avant les représentations. Donc susceptible de tomber dans les mains de tout professionnel averti.

"C’est un paramètre objectif et non un caprice de notre part"

Toujours est-il que ces mouvements d’humeur font grincer des dents, dans une sphère culturelle où l’on n’aime pas que des réflexions internes liminaires, encore moins des divergences de points de vue, soient étalées de la sorte sur la place publique.

Pour sa part, la Comédie Française confirme que des études ont bien été lancées afin d’installer une "structure éphémère" dans la cour intérieure du Palais Royal. "Située juste à côté de nos locaux, c’est le lieu le plus adéquat et le moins dispendieux pour héberger nos pièces pendant nos travaux. C’est un paramètre tout à fait objectif et non un caprice de notre part", déclare Patrick Belaubre, secrétaire général de la Comédie Française. Une probabilité qui entrainerait, dès lors, un chevauchement de calendrier prévisible. La programmation du Français se termine fin juillet et celle de Paris quartier d’été débute à la mi-juillet. "Étonné" par la pétition et trouvant son contenu "sibyllin", Patrick Belaubre précise néanmoins qu’il aurait été proposé à ses confrères limitrophes d’utiliser cette scène provisoire. Les modalités concrètes de cette possible mutualisation doivent selon lui "faire l’objet de discussions réfléchies". Parmi les concessions réciproques envisageables : la saison du Français se terminerait plus tôt et celle de Paris quartier d’été débuterait plus tard.

Quid du Centre des monuments nationaux ? Pourtant chargé de la gestion administrative de la cour d’honneur du Palais Royal, le CMN renvoie directement sur sa tutelle ministérielle. Laquelle laisse deviner une pointe d’agacement. L’importance de ce festival pour les franciliennes et franciliens ne partant pas en vacances et férus de spectacle vivant, voire pour des touristes présents à Paris, n’est "absolument pas contestée", affirme-t-on dans l’entourage de Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication. Et d’ajouter : "On ne peut pas écrire l’Histoire avant qu’elle n’ait lieu ! Dans ce dossier compliqué, les choses ne sont pas binaires ni frontales, encore moins en opposition. Nous sommes dans une relation partenariale forte avec le festival et entendons la poursuivre. Simplement, il y a une conjonction d’éléments qu’il nous faut prendre en compte. Cela se fera par le dialogue, dans le respect de chacun et non dans l’optique de favoriser l’un des acteurs concernés aux dépends de l’autre". Des questions budgétaires ne seraient-elles pas prégnantes ? "Ce n’est pas du tout le sujet !", rétorque-t-on au cabinet du ministre. Succinct mais plutôt clair.

Même si comparaison n’est pas raison, cette cour d’honneur du Palais Royal serait-elle ainsi maudite et l’Histoire culturelle sur le point de s’y répéter ? Chacun se souvient peut-être de la très vive polémique qui avait entouré l’installation des colonnes de Buren sur ce site patrimonial, considéré par les détracteurs du projet comme trop respectable pour être "balafré" par de l’art contemporain.

Une nouvelle confrontation artistique émergente ?

Bien qu’étant ces jours-ci du côté de Naples, Daniel Buren, justement, ne se montre pas insensible à cette agitation à proximité immédiate de ses 260 pylônes désormais rafraîchis. Concernant l’usage de la cour d’honneur et de ses alentours, il indique ne voir "personnellement aucun inconvénient à ce qu’il s’y passe quoique ce soit, surtout s’il s’agit de théâtre, de chorégraphie, de musique. Enfin de tout événement culturel quel qu’il soit. En ce qui me concerne, je ne me suis jamais opposé a priori à aucun projet artistique dans l’espace des "deux plateaux" et n’ai pas l’intention de changer d’attitude. Ceci dit, ce n’est pas moi qui édicte les règles quant aux usages particuliers de la cour d’honneur, du jardin et des espaces du Palais Royal. Je sais seulement que beaucoup de travaux sont en cours en ce moment et ceci est peut-être la raison de cela".

Qu’en est-il de la Mairie de Paris ? Partenaire important du festival, elle n’affiche aucune intention de se mouiller. Elle fait savoir, par le biais de sa direction des affaires culturelles, que "ce sujet ne concerne pas la Ville de Paris mais uniquement l’État. La Ville est effectivement partenaire de Paris Quartier d’été et très attachée à ce festival qu’elle subventionne. Mais elle n’a pas d’informations précises sur ce qui se passe au Palais Royal qui dépend uniquement de l’État". Un positionnement des plus lumineux. Et, surtout, une façon de botter en touche en renvoyant la patate chaude aux autorités ministérielles.

Dans ce qui s’apparente donc à une nouvelle confrontation artistique émergente, les couteaux seront-ils sortis ou cela finira-t-il par se régler de façon feutrée ? Dans cette affaire telle qu’elle pourrait se dessiner, Paris quartier d’été ne risque-t-il pas, d’une manière ou d’une autre, d’être déplumé ? Et les rarissimes possibilités estivales de voir notamment de la danse qualitative à Paris, dans un cadre scénique agréable, d’être réduites à un quasi néant ? A suivre.


P.-S.

Pour en savoir plus : www.quartierdete.com

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