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Clôture de l’amour ou l’état de grâce.

Pascal Rambert 30 septembre – 22 octobre Théâtre de Gennevillier

jeudi 6 octobre 2011,
par Marie Juliette Verga


Pascal Rambert reprend dans ses murs, à Gennevilliers, la pièce qu’il a présentée au festival d’Avignon après une absence de six ans. Son écriture délibérément orale, volontairement actuelle, toujours à la limite de se démoder, se répand sur un plateau vide, éblouissant de blancheur. La composition est radicale : deux comédiens, une heure de monologue chacun, un intermède. Une pièce douloureuse, radicale au sens propre : Clôture de l’amour prend le mal à la racine et l’expose dans toute sa splendeur paradoxale.

Stanislas Nordey est Stan, un comédien qui décide de rompre. Il apparaît immédiatement qu’il n’est pas de ceux qui s’en vont sur la pointe des pieds, souvent appelé lâches, peut-être injustement décriés. Lorsqu’il convoque son amour dans leur salle de répétition, il s’agit d’affirmer haut et fort «  je voulais te voir pour te dire que ça s’arrête ».

La suite ne sera qu’attaques violentes et faibles défenses. Il commence par nier l’existence de la relation « ta fiction », par crier son absence d’être « ton mausolée ». Il justifie son emportement en le circonscrivant à la parole et refuse la souffrance déjà visible dans le corps de l’ancienne aimée « je n’attaque pas, je parle  ». Il tente de faire le tour des reproches possibles, des remontrances qu’il imagine dans le temps infini de sa parole. Il accuse celle qui se défend, qui repousse, qu’il souffre de ne pouvoir atteindre. La gestuelle et l’insistance continue dans la manière de proférer du comédien sert à merveille l’instable fatuité de cet homme blessé qui fuit un bonheur qui l’accable. Enragé par la douleur de découvrir qu’elle est «  comme tous ces gens  », lui intimant de rester droite après lui avoir promis la guerre, le refus de la reddition.

Qu’il fende la diagonale du plateau ou qu’il pose un genou à terre pour mieux s’élancer, Stanislas Nordey joue de son corps sous tension durant toute sa partie. Les tremblements du départ s’évacuent dans des gestes de frappes arrêtées. Ses mots portent un certain ridicule mais salissent les convictions intimes. Il encense le travail de la comédienne mais démolit la femme d’intérieur, celle qui ramène les profondeurs à la surface, les rend visibles. Il remet en cause le pouvoir du regard et moque au corps ses tentatives pour supporter l’assaut d’un cinglant «  ce n’est pas une session d’expression corporelle, Audrey ».

Alors, quelques enfants entrent pour une répétition factice. Ils interprètent avec une neutralité quasi totale la Happe de Bashung tandis que leur départ marque le début de la réponse d’Audrey « la femme la plus forte du monde » incarnée par Audrey Bonnet. Que dire de la force de sa présence ? Difficile de la penser, de la traduire en mots. Audrey Bonnet est une comédienne absolue, fulgurante, « à l’intérieur [son] art est entièrement contenu, vivant " .

Elle prête son corps à l’expression sans concession du mélange de force et de faiblesse qu’implique l’amour. Le face à face est terrible, sans merci. L’intensité frappe de plein fouet. Stan est à genoux, il plie devant la dureté et la douceur. Elle semble immense, inébranlable dans sa fragilité même. Elle accepte de quitter le silence de ces réflexions intimes et puisqu’elle est sommée de répondre, elle ne dissimule rien, n’épargne rien. Patiente et implacable, elle fait apparaître le lieu de la rencontre et de la rupture. Au « qui aimons-nous quand nous aimons ? » de Stan, elle oppose un « où sommes-nous quand nous aimons ? ».

La parole de la femme est sans issue, n’appelle aucune réponse. Celui qu’elle a aimé, celui qui se veut guerrier, elle le nomme « déserteur ». Elle expose la mémoire, la trace d’un désir, elle le nomme « parjure ». Elle souligne la vulgarité des termes et reprend ce qu’il prétendait garder : ce qu’il appelle son talent – son intériorité – ses enfants. Et le texte évoque la responsabilité de ceux pour qui «  toujours est un mot trop grand » en ces temps de garde alternée et d’arrangements. Il a délibérément quitter le paradis, ce que l’on appelle « joie de vivre à défaut d’autre chose » ? Elle lui annonce l’errance solitaire. Il a les larmes d’un « désarroi philosophique  » ? Elle présente la rupture dans sa réalité physique « je ne serai plus là  ».

Lorsque les mots sont utilisés pour tuer, personne n’en sort indemne. Lorsqu’il s’agit de tuer l’amour, le grand amour d’une vie, ils touchent à l’essence de la rupture : la destruction de ce qui a été. La violence de la représentation est sidérante. Le propos s’ancre dans l’expérience collective et parvient à toucher au mythe.


P.-S.

Image Marc Domage

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