dimanche 23 octobre 2011,
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Dans le cadre de ses Ouvertures, prenant pour prétexte la Fiac, le Louvre a donc ouvert ses portes, dimanche 23 octobre 2011, dès potron-minet, à neuf heures tapantes, pour présenter, dans son bel auditorium, une performance du couple artistique Marie Cool et Fabio Balducci, en fait, une sorte d’event – au sens qu’en a donné Fluxus – à base de pièces anciennes aux titres énigmatiques : Sans titre, 2003 ; Sans titre, 2003 ; Sans titre, 2004 ; Sans titre, 2006.
Fabio Balducci a inauguré la journée de ce travail à la chaîne, une série de gestes et de tâches (pour reprendre le concept d’Anna Halprin) apparemment sans sens, sans but, sans début ni fin, sans queue ni tête, pour ce qu’on en a vu du moins.
Avec trois fois rien, avec ce qu’il est convenu d’appeler des bouts de ficelle, les artistes parviennent à tenir le public en haleine, à produire même un certain suspense. Fabio Balducci est sérieux comme un pape, il a cet air absorbé qu’ont les bureaucrates et les embesognés qui parviennent à se concentrer sur des choses sans importance pour le vulgum pecus, essentielles à leurs yeux.
La production a fait l’emplette d’une rame A4 (suivant la norme ISO 216, le 21 x 29,7 a remplacé le format de lettre à l’américaine 21 x 27 qui était le standard en vigueur aussi en Europe jusque dans les années 1980) contenant 500 folios de « papier machine » (à écrire) ainsi que d’un gros rouleau de scotch® transparent (qui fut mis au point en 1925 par Richard G.Drew). On a pris l’habitude, en France (pays où l’usage a fait de frigidaire un nom commun) de désigner sous le terme de scotch® non seulement le whisky mais le ruban adhésif produit par la société 3M®, même lorsqu’on a affaire à du Tesa®, un sparadrap inventé accidentellement par Oscar Troplowitz au début du 20e siècle.
Sagement assis derrière son bureau, le jeune gens manipule une rangée de feuilles étalées comme les cartes à jouer d’une réussite – ou de tout autre jeu de solitaire –, ne cherchant aucunement à se distraire d’un travail qui serait plus profond ou plus pressant que cette occupation sans véritable objet ou enjeu. Les feuilles du milieu se redressent sous la pression des mains du joueur. Ce jeu de patience met à l’épreuve celle du spectateur. L’artiste marque un point à partir du moment où le public, justement, ne part pas mais reste à contempler de façon Zen ce manège désenchanté.
On est loin d’une chorégraphie virtuose comme, par exemple, celle de la Musique de tables (1983), de Thierry De Mey. Loin de l’esprit dada d’un Stuart Sherman qui disposait sur son guéridon toutes sortes d’objets insolites extraits de sa valise de colporteur de l’art. Plus proche du travail sur les « petits gestes » d’un Bagouet qui, dans les années 80, modifia la perception du spectateur de danse contemporaine. On n’est pas là pour rigoler. Ni pour s’ennuyer non plus. Simplement pour capter des choses et des signes discrets (dans tous les sens du terme) donnés à voir (cf. la soixantaine de feuilles repliées scotchées à même le sol, sur l’estrade de l’auditorium) et les micro-événements qui se déroulent en un silence de cathédrale, ou presque. Cette ambiance cool, cette tranquillité, ce calme apparent sont sans doute plus inquiétants que le cabotinage expressionniste, effet du narcissisme théâtral ou arty. Ici, on peut percevoir le frottement de la main côté émulsion du ruban adhésif tendu comme une corde à linge dans toute la largeur de la salle.
Démarche déambulatoire ou pas, on a l’impression que la barrière entre le performer et l’observateur, l’actif et le passif, demeure. Le face à face subsiste, qu’on le veuille ou non. La limite est sans doute devenue virtuelle, plus symbolique que réelle, mais cette séparation, à la base du théâtre à l’italienne, est loin d’être abolie par ces pièces en principe « anti-spectaculaires ».
La marche, thème cher aux futuristes comme à Marcel Duchamp, à Etienne-Jules Marey comme à Steve Paxton, n’est pas si simple à traiter que cela – artistiquement parlant, s’entend. Fabio Balducci réussit pourtant à changer ses déplacements quotidiens en pas de danse. Il marche et les spectateurs aussi.
photo : Nicolas Villodre