dimanche 13 mars 2011,
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François Chaignaud et Marie-Caroline Hominal ont présenté leur duo Duchesses (2009) dans le cadre du festival Anticodes 2011 à Chaillot. Avant de résumer leur performance, car c’en est une, vraiment, essayons de situer ce jeu de cerceau ou cette discipline mi-artistique mi-sportive vieille comme le monde, pratiquée par les enfants en Egypte antique, ainsi qu’en Australie en des temps immémoriaux, appréciée, paraît-il, des Anglais au 14e siècle, baptisée « Hula » au 18e siècle par les marins la découvrant à Hawaï (la danse est proche du tamouré tahitien), exercée en Californie du temps du surf, avant d’être relancée à la fin des années cinquante par deux industriels américains sous le nom de Hula-Hoop. Le Hula-Hoop est proche du Double Dutch (deux exercices qui expliquent la bonne forme physique d’une Michelle Obama) - ce jeu d’élastiques pour cour de récré d’école de filles a fait partie, au début des années 80, des disciplines du Hip-Hop. Mais ceci est une autre histoire. Revenons à nos moutons.
Pour remplacer l’ivoire, on inventa à partir du 19e siècle de nouveaux matériaux : la Parkesine d’Alexander Parkes (cellulose avec acide nitrique ou collodion et éthanol, 1856), le Celluloïd de John Wesley Hyatt (1863), la Galalithe d’Auguste Trillat (1889), la Bakélite de Léo Baekeland (phénol et formaldéhyde condensé, 1909), la Viscose d’Hilaire de Chardonnet (1884), la Cellophane de Jacques E. Brandenberger (1908), la rayonne des frères Dreyfus (filaments d’acétate de cellulose, 1913), le polyéthylène d’Eric W. Fawcett et Reginald O. Gibson (années 1930), le polytétrafluoroéthylène ou Téflon de Roy J. Plunkett (1938).
Parmi les objets divers produits par l’industrie chimique (les scoubidous, les Zodiac, la Méhari, les appareils photos jetables, les berlingots Dop, les stylos Bic, la Spontex, le Scotch, qui date de 1923, le formica, trouvé en 1912 par un ingénieur de Westinghouse, la diapositive ou film kodachrome commercialisé en 1935, les disques en polychlorure de vinyle, le bas Nylon de DuPont de Nemours de 1940, le Tergal, suffixe de polyester et préfixe de gallicus ou de gaulois, de Rhône-Poulenc-Rhodiaceta, les lentilles souples en plexiglas ou polyméthracite de méthyle, en 1936, la poêle Tefal de Marc Grégoire, en polytétrafluoroéthylène, 1954, la poupée sexuée Barbie en PVC qui date de 1959, les couches Pampers de Procter and Gamble en polyacrylate, 1961, le sac-poubelle de Harry Wasylyk et Larry Hansen, commercialisé fin des années 60, les pare-chocs Toyota en nanocomposites, de 2001, etc.), on trouve le Frisbee et le Hula-Hoop, tous deux popularisés par Richard Knerr et Arthur Melin. Flash-back…
En 1956, Elvis le Pelvis avait choqué les pudibonds avec ses suggestives girations de hanches lors des ses apparitions à l’Ed Sullivan Show. A tel point que, d’après la légende, les cadreurs avaient reçu pour consigne de ne le saisir qu’en plan général ou en gros plan. Deux années plus tard, le Guy Lux US recevait la chanteuse Georgia Gibbs qui interpréta un tune, The Hula Hoop Song, qui devint un tube chanté aussi mais moins bien par Teresa Brewer et qui lança l’engin de torture douce qu’est le cerceau manufacturé par la compagnie Wham-O de Richard Knerr et Arthur Melin. Ce dernier donna aussi de sa personne en participant à une émission de l’entertainment télévisuel. Cette vogue du Hula-Hoop eut un peu la destinée des gadgets passagers, des toquades (le yo-yo, 1962 ; le tac-tac, vers 1970 ; les porte-clés des années 1960 ; les badges de 1968 ; le Rubik’s Cube, 1974 ; le pin’s, à partir de 1987 ; les tamagotchi, etc.) ou des danses à la mode destinées à être consommées ou à ne durer que le temps d’un été.
On ne sait si le titre de la pièce de Marie-Caroline Hominal et François Chaignaud, Duchesses, se réfère à un modèle particulier de Hula-Hoop (on peut imaginer en effet différents diamètres ou tailles possibles d’agrès : princesse, duchesse, comtesse, etc.) ou au fait que les cerceaux sont utilisés comme des baleines dans la structure des robes à panier des dames de la haute au 18e siècle (cf. celle que porte la chorégraphe Annamirl van der Pluijm dans un de ses solos). Toujours est-il que les deux danseurs ont voulu jouer du symbole de « libération sexuelle » que représentait et représente toujours le Hula-Hoop, et en faire un « outil de chorégraphie », donc, en quelque sorte, l’anoblir.
Nus comme des discoboles téléportés de Delphes ou d’Olympie, exhibés comme des attractions foraines sur des estrades, sérieux comme des papes, éclairés par des cadres métalliques équipés de tubes fluo, murés dans un mutisme absolu que ne vient pas troubler un public de connaisseurs et de fans, les deux danseurs se livrent à un long déhanchement désenchanté, rythmé par leur seule volonté, leur énergie, leur désir, avec, pour consigne, certainement, de perpétuer ce mouvement anti-horaire… le temps escompté (35 minutes).
Tantôt dans la pénombre, tantôt éclairés en contre-plongée, pleins feux ou en fondu, François Chaignaud et Marie-Caroline Hominal produisent des gestes simples (ils lèvent un bras, ou les deux, pivotent sur leur axe, fléchissent et réfléchissent, ralentissent au maximum leur diabolique engin, écartent les jambes, se penchent en avant, cambrent le dos, se font face, entrechoquent les arceaux, souffrent en silence et soufflent aussi en accélérant le tempo…
Le corps de chaque choréauteur est différent et, de fait, leur style aussi. L’enjeu n’est pourtant pas ici esthétique puisque nous prenons part à ce qui relève plutôt de l’expérience mystique, contemplative et active à la fois, pour les uns (les danseurs) et les autres (l’assistance). A un exercice physique et spirituel exécuté dans les règles de leur art par deux derviches païens. Autrement et mieux dit : à une « méditation radieuse » et à une « hypnose cruelle ».
Photo : Nicolas Villodre