jeudi 11 novembre 2010,
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Par petites touches, sous la forme d’un puzzle non encore agencé, dans un désordre apparent qui rappelle celui de l’abécédaire du comédien Jean-Pierre Marielle récemment diffusé à la radio (ici, les mots-clés seraient : variété, qualité, puissance, figure, liberté), en progressant par approximations successives, avec divers témoignages et une sélection d’entretiens donnés par le chorégraphe lui-même, Christine Rodès dégage un portrait fidèle de Dominique Bagouet dans le livret carré de 132 pages publié par la Maison d’à côté, bonus au coffret DVD dont nous avons déjà rendu compte.
Cette spécialiste de la danse contemporaine caractérise le style unique de Bagouet en en soulignant la « clarté graphique, le sens de l’espace, la précision du trait. » Son théâtre est, d’après elle, à base de « lignes de fuite, dédoublements de personnages, miroirs chorégraphiques ». Il faut dire que le danseur a toujours été taraudé par un « souci de perfection, une énergie de flèche, vitale, urgente, ludique en même temps que l’aveu d’une précarité, d’une certaine vulnérabilité. » Sa technique est déjà en place, dès 1982 : « une gestuelle miniature, sophistiquée, avec de subtiles mises en exergue des chevilles, des poignets, détails empruntés (…) aux figures de la danse baroque ». Pour ce qui est de son « état d’esprit », l’auteure remarque avec justesse que l’art de Bagouet « ignore l’hystérie, les contrastes dramatiques, les images symboliques, la psychologie comportementale. »
Dans une interview de 1988 (p. 11), le chorégraphe rappelle le déclic qui le conduisit à la danse « contemporaine », à savoir le choc Carolyn Carlson qu’il reçut en 1974, après quoi il décida de tout remettre en question : « les notions de narcissisme, le fait qu’un danseur classique se tient toujours en arrière parce qu’il se regarde (…) l’idée de performance, « d’esbroufe ». » En comparaison (et connaissance de cause), il estime que Béjart « ne croit pas à la danse comme langage » mais comme message.
En 1983 (p. 26), Bagouet déclare s’intéresser plus aux personnages qu’à l’histoire proprement dite. Sa danse ne sera donc pas narrative, pas vraiment anecdotique. Il relève quelques paradoxes. Pour lui, la modern dance, par exemple, « qui confronte les gens à leur émotion, au sensible, sans fil conducteur auquel se rattacher » apparaît en fin de compte plus « humaine » que le ballet classique ! Le danger étant d’ailleurs, pour le danseur comme pour le chorégraphe, une légère « tendance à « reclassiciser » au niveau esthétique »… Il se révèle très critique vis-à-vis du néo-classique mais apprécie, en revanche, le Ballet de Cuba, l’un des plus académiques qui soit, dont il loue la « qualité du mouvement ». Avec humour, alors que nous sommes dans les années pré-bling bling 80, il déclare : « Ce n’est pas le look qui compte, sinon cela devient creux comme Roland Petit. »
Parlant des interprètes de la Compagnie Bagouet qu’il a l’occasion d’observer, de longues heures durant, dans les répétitions du Saut de l’ange (p. 55), pièce à laquelle il a comme on sait collaboré comme co-auteur et scénographe, Christian Boltanski résume ce qui est sans doute le paradoxe de l’art de Dominique Bagouet : « on dirait des gens qui miment quelque chose qui n’est pas figuratif. Au lieu de mimer positivement un animal ou un employé des postes, ils miment quelque chose qu’on ne comprend pas. On a l’impression qu’ils voient quelque chose, mais on n’arrive pas à comprendre de quoi il s’agit, tout en sachant que pour eux c’est très précis, même s’il n’y a pas de réalité derrière cette précision. »
Dans le texte qui clôt l’ouvrage, Daniel Dobbels utilise des termes dialectiques semblables, qui s’appliquent à l’art de la finesse de Bagouet, en précisent la portée ou en élargissent le sens. Il cite une très belle phrase de Maurice Merleau-Ponty qui, finalement, cerne de près le concept de danse : « Il faut que ce qui est sans lieu soit astreint à un corps. »