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Farid Berki à la recherche du paradigme perdu

dimanche 29 janvier 2012,
par Nicolas Villodre


Disons tout de même un mot du troisième programme de Suresnes cités danse. Commençons par la fin. Après un opus de Monica Casadei immodestement intitulé Rigoletto, frappé non pas au coin du bon sens mais à celui du syndrome Montalvo qui consiste à plaquer une B.O. de musique classique (ici, Verdi, remixé et corrigé, monté en boucle, diffusé à fond la caisse pour éviter qu’on ait à s’interroger sur la nécessité ou l’intérêt du truc) sur une gestuelle vaguement-ci (hip), vaguement-là (hop), un agglomérat de « contemporain » à base de n’importe quoi et de tout ce qu’on voudra, œuvrette qu’on aurait pu tout aussi bien appeler Tristounetto, on est passé aux choses sérieuses.

C’est-à-dire à la joyeuseté, au show sans rime ni raison, sans complexe ni façon, très « premier degré » et malin, de Blanca Li. La chorégraphe, on le sait, est toujours positive, sympathique, chaleureuse et, quoique artiste, ne prétend probablement pas faire de l’art – cherchant avant tout à amuser la galerie. En tout cas, elle se situe depuis lurette dans le domaine de l’Entertainment, quel que soit le projet ou le genre qu’elle aborde, cherchant à atteindre, si possible, la plus grande audience (les références sont celles du mainstream américain : le basket-ball avec une stylisation de ce sport exotique pour nous, façon Harlem Globe Trotters, feu Michael Jackson qui fait l’objet d’un pastiche amusant ou encore le bon vieux music-hall à la Ziegfeld, avec cet emprunt au numéro des « Triplets » tiré de Band Wagon). Son esthétique est clinquante, donc discutable. Son approche visuelle du mouvement se focalise sur les effets plutôt que sur la recherche des causes. Cet entrain est feint, « faussement naïf ».

Il faut reconnaître que la chorégraphe, car c’en est une, a du savoir-faire, qu’elle s’entoure de collaborateurs de talent (ici, Jacques Châtelet aux lumières, Tao Gutierrez à la bande-son, Françoise Yapo aux couleurs et à la confection des costumes, Etienne Li à la voix-off…), et qu’elle sait composer avec la durée – garder le meilleur pour la fin. Avec Elektro Kif, elle tend un miroir aux gamins qui constituent en partie le public du théâtre Jean Vilar et rejoue La Classe de Fabrice et Guy Lux. Sauf que les cancres d’autrefois (Michel Muller, Élie Kakou, Bézu, Tex, El Chato, Jean-François Dérec, Serge Llado, Garcimore, etc.) ont été remplacés par des danseurs phénoménaux, une maisonnée « House » soigneusement recomposée par Miss Li méritant d’être nommée : Kevin Bago, Mamadou Bathily, Jérôme Fidelin, Jimmy Medina, Ismaïla Ndiaye, Romain Guillermic, Thomas Gagnu et Adrien Lazaret. C’est trop pro et trop propre. Ce n’est pas Zéro de conduite. Mais, dans le genre, c’est réussi.

Les sept samouraïs de la Cie Melting Spot, Cécile Delobeau, Sandrine Monar, Moustapha Bellal, Johnny Martinage, Nabil Ouelhadj, Bernard Wayack Pambé et le danseur-chorégraphe en personne, Farid Berki, se sont livrés corps et âme en première partie de programme, dans une pièce étrangement intitulée Vaduz 2036, comme une série de SF inspirée du nom de la capitale d’un fameux paradis fiscal (et non discal, comme on dit sur Radio Nova), qui, d’après M. Wikipédia, signifie étymologiquement « aqueduc ». Il est vrai que Farid Berki (avec quelques autres) a édifié un pont entre les danses urbaines et celles qui étaient jusque-là considérées comme savantes.

Avec le temps, il a décidé de laisser tomber l’anecdote pour se consacrer à l’essentiel, aux formes que peuvent prendre les éléments dont il traite depuis des années, le hip hop pur et dur, les arts martiaux, l’acrobatie et, bien entendu, la danse « contemporaine ».

Avec plus d’idées que de pétrole, plus d’inventivité que de faux-semblants, plus d’audace créatrice que de gimmicks dont se contentent nombre de chorégraphes, assisté d’ingénieux coéquipiers (Grâce Rondier, chargée des costumes, Laurent Vérité, des lumières et Laurent Meunier, des effets vidéographiques), il a produit non pas du travail, non pas une pièce mais une œuvre véritable, prototypique, systémique.

Avec son expérience de la danse, il n’est certes pas parti de rien et peut nous révéler son goût, qui est profond, et sûr, en matière de dématérialisation – ou de non figuration. Se référant explicitement à Kandinsky, implicitement à Walther Ruttmann et Viking Eggeling (ainsi qu’à Dumb Type, que ce soit dans la piste audio où est insérée une suite de sons blancs signée Ryoji Ikeda ou dans la timeline vidéo, qui restitue efficacement la fameuse série de codes barres), fondant subtilement effets visuels bidimensionnels (op’, cinétiques, cinématographiques) et mouvements des danseurs (et des danseuses) bel et bien présents, en chair et en os.

En corrigeant quelque détail, comme les carrés lumineux approximatifs du début et des transitions qui se suivent et se ressemblent, obéissant aux mêmes mode et tempo, en injectant, si tant est que cela soit possible, un punctum virtuose, un climax prodigieux, un finale indiscutable, net et précis, on passera de l’œuvre au chef d’œuvre.

Ch’tis, encore un effort si vous voulez être républicains…


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