samedi 24 septembre 2011,
par
Le Système Castafiore – à ne pas confondre avec La Castafiore tout court ! – vient de livrer, à la MAC – qui n’a rien à voir avec le Mac/Val –, dans le cadre des Plateaux du CDC – sans rapport aucun avec la Caisse des Dépôts et Consignations –, en un Créteil rimant avec soleil par la magie de l’été indien, la moitié, et même plus, de sa création en cours, Les Chants de l’Umaï, un solo de Marcia Barcellos.
En fait, la pièce est plus qu’un solo. Puisque la chorégraphe travaille en duo ou en partenariat, depuis toujours, avec Monsieur Biscuit qui signe image et son – concept, musique, scénographie, mise en scène aussi. Dans le cas présent, la danseuse se dédouble. Elle se révèle chanteuse (une diva à ne surtout pas prendre à la légère, telle la fameuse caricature de comic strip) et excellente interprète de ballades du temps jadis, composées et arrangées au présent par le maestro Karl, modales, délicates, séraphiques, murmurées d’une voix douce, envoûtante, comme celle de Robert Wyatt ou d’Antony Hegarty.
Miss Barcellos alterne chants intemporels, orientaux, moyenâgeux, poèmes phonétiques émis en ce dialecte imaginaire et polysémique cher à Castafiore (un volapük personnel, une langue onkrienne ou kreule proche du lettrisme, faisant songer aux verbalisations abstraites futuristes, à certains vers dadaïstes, aux sonates primales Merz, au zaoum, au scat, à la musique verbale, à la poésie absolue, au pur signifiant, phonétique et sonore), et variations dansées d’une simplicité et d’une fluidité étonnantes. L’élégance de la danseuse se retrouve dans la gestuelle de la chanteuse. D’autre part, le finale, qu’on ne décrira pas outre mesure, afin d’en laisser la primeur aux spectateurs à venir, traite du thème de la danseuse et de son double, avec, certainement, une référence à la séquence que Fred Astaire dédia à Bill « Bojangles » Robinson dans le film Swing Time (1936).
La structure du spectacle est d’ailleurs proche de celle du musical, de l’opéra (rock ou baroque, peu importe), du show cabaretier dans lesquels se juxtaposent des tableaux, des tenues vestimentaires et des décors à chaque fois renouvelés. On aura en tout cas apprécié les quatre chants proposés pour cette soirée de gala dont nous avons, un peu trop rapidement, sans doute, noté les titres au passage : Ar jedra kallen, Ahaed awarin, Katir ab newaz et Av zanda. La visière extravagante, en forme de bec de corbeau, rappelle celle d’un des numéros du music-hall parisien Tabarin (« Les Proverbes ») – ainsi que la casquette d’un des personnages du court métrage de Philippe Decouflé, Caramba (1986). L’éclairage de l’artiste, au moyen d’une lumière blanche, plongeante, minimale, voulu par Jérémie Diep et par le metteur en scène, laisse une fine croix au sol, un signe à la fois connoté religieusement et théâtralement – marquage de l’emplacement sur scène habituellement dessiné au gaffer. Les costumes de Christian Burle sont très réussis, stricts, sans aucune fioriture, suffisamment amples pour faciliter le mouvement. Deux écrans vidéo, l’un sur un tulle à l’avant-scène, l’autre faisant office de cyclo, permettent de remplacer un décor en dur par des formes mouvantes, radiantes, étoilées, tantôt abstraites tantôt non, des paysages imaginaires produits en 3D comme les Captives des Corsino, des gestes saccadés comme ceux des clips de danse de Norman McLaren, des trames, des réseaux et autres vagues numériques répondant aux nappes sonores de la B.O.
La danse semble couler de source. Passée par Alwin Nikolais, Marcia Barcellos n’exploite pas ici le côté pittoresque, anecdotique, comique mais celui, cosmique, austère, wigmanien, qu’on peut aussi trouver chez Nik, qui est sombre et lyrique en même temps. Du coup, les tableaux paraissent brossés en noir et blanc. Le ciel devient nuageux, la danse serpentine, macabre, une certaine innocence de l’art semble avoir disparu – dans cette partie, on est plus près du Cercle éternel d’Harald Kreutzberg que des jeunes filles en fleurs de Loie Fuller. Pour des raisons qui ne sont pas techniques (la projection vidéo exigeant sa part d’ombre) mais esthétiques, le Système Castafiore abandonne la couleur pour se concentrer sur l’essentiel, sur des effets cinétiques et cinématographiques. Avec classe et… grâce.