Accueil du site > Critique > Giselle au Boston Ballet

Giselle au Boston Ballet

dimanche 18 octobre 2009,
par Raphaël Blanchier, correspondant à Boston


Pour inaugurer sa première saison comme troupe permanente à la Boston Opera House, le Boston Ballet a choisi Giselle, généralement considéré comme le plus romantique des ballets. Le spectateur familier des troupes européennes se demande, vaguement inquiet, ce que sera devenue la tradition de ce côté de l’Atlantique, où l’on est plus familier des Graham, Robbins, Cunningham et autres Balanchine que des trop connus Jean Coralli et Jules Perrot.

L’ombre de la mort
La musique d’Adolphe Adam, arrangée par John Lanchbery et dirigée par Jonathan McPhee, réussit dès l’ouverture à nous baigner dans l’ambiance mi-paysanne, mi-féerique, du ballet. Mis à part deux chiens Borzoi à l’entrée de la chasse, point d’avant-gardisme dans la scénographie : pour le premier acte, entre les deux cabanes, Giselle avec son petit tablier, Albrecht-Loys avec sa cape et son épée, le garde-chasse Hilarion qui porte la barbe et les jeunes vendangeurs, charmants en ocre, orange, et blanc cassé. Le jovial corps de Ballet, avec ses mimes et ses caractères, nous propose de charmants marivaudages. Sur ce ton bien trouvé, très dix-huitième siècle, le badinage continue avec la marguerite, et le public rit, car le mime est excellent ; mais on y sent aussi le destin descendre et marquer l’héroïne romantique. Le mime semble être le parent pauvre du ballet en Europe, mais ici certes non. Le travail de contraste, dans la relecture chorégraphique de Maina Gielgud, et l’interprétation, comme dans la mise en scène de Lisa Bolte, est partout bien senti. Hilarion (Lorin Mathis) est bon mais pourrait peut-être aller plus loin dans sa démarche raide et passionnée. Shannon Parsley est une bonne Bathilde, aux gestes nobles et droits, au port altier, à la bonté honnête, maternaliste et palpable. On voudrait tant la voir danser pour de bon… Une vigueur certaine habite le corps de ballet masculin, qui n’est pas toujours très précis, mais possède cette énergique jeunesse si américaine.
Giselle, en la personne de Misa Kuranga, a trouvé une digne interprète. Elle aime la danse, et l’amour aussi, elle est fragile, elle fanfaronne, dans l’enthousiasme de sa confiante jeunesse, mais elle en mourra, et quelque part en elle, elle semble déjà le savoir. La scène de la folie est parfaite : la douleur est visible, somatisée, dansée au plus haut sens du terme. Elle passe sans faiblir des visions absurdes au désespoir, de la passion à l’inconscience de sa situation. La foule lui répond à merveille, cherchant à saisir l’épée ou à la ramener parmi les vivants. Car la danse même de Giselle, échappant à la technique du ballet classique et à l’unisson des villageois, trace un cercle autour de la danseuse, d’où sont exclus les autres. À tel point que, même lorsqu’il devrait, Albrecht (James Whiteside) n’arrive pas toujours à nous convaincre qu’il danse avec elle, et pas seulement à côté d’elle. L’interprétation de Misa Kuranga contribue fortement à donner sens à l’ensemble de la pièce : dès le premier acte, on pressent le second, car, quoique parmi nous, Giselle est déjà outre-tombe.

"Humain, trop humain"
Malgré une entrée timide, Krista Ettlinger en Myrtha éveille peu à peu la majesté du rôle, ajoutant une certaine hauteur noble à la froideur attendue du personnage. Les belles Wilis semblent vraiment soumises au pouvoir de cette puissante fée, courbant leurs bras par-dessus leurs têtes inclinées sous les voiles blancs, multipliant les révérences. C’est à son entrée, à son regard, à son geste, qu’elles se rangent ou déploient leurs figures spatiales et leurs variations, si bien qu’elles ne dansent plus, qualité rare, pour les besoins de la chorégraphie, mais pour le plaisir de leur reine. Giselle, avec ses arabesques et ses ports de bras, diffuse gracieusement la sérénité de celle qui va utiliser les pouvoirs de la malédiction contre la malédiction elle-même : elle retrouve, mûrie, l’assurance de sa première vie, et sa confiance en son amour de la danse. Pourtant Albrecht, à qui ses développés sont dédiés, n’a pas l’air convaincu. En général, du côté des hommes, on regrette un peu l’Opéra de Paris, non tant pour la précision chorégraphique que pour la puissance ascendante et la technicité des sauts. Il est vrai que le rôle noble est difficile, et qu’ainsi dansé il apparaît peut-être plus humain, au contraire de la figure du danseur qui transcende son corps par sa virtuosité. Toutefois, on ne croit guère à cette mort par épuisement de la danse. Giselle réussit quant à elle l’exploit de danser-malgré-soi-tout-en-aimant-danser, ce qui n’est pas commun et mérite d’être souligné.

À l’instar de Myrtha, le spectateur de ballet, de son œil cruel, regarde souffrir dans la danse ceux qui aiment trop danser. Dans Giselle, le danseur est faible, mortel et ne meurt pas, tandis que la danseuse (la danse ?) meurt, mais par sa foi est immortelle. Le pauvre mortel à genoux devant la perfection de l’art… Balanchine n’aurait peut-être pas fait fi de cette interprétation.


Sur le même sujet :

Répondre à cet article




événements  |   Focus  |   Critique  |   Reportage  |   Formation  |   Médias  |   Auditions  |   Forum  |  
Suivre la vie du site RSS 2.0   |  Espace privé  |  Infos légales  |  Contact