mercredi 19 octobre 2011,
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Le Harlem Swing se confond, en l’espèce, avec ce qu’on a appelé le Harlem Stride, un style de jazz issu du ragtime, forme syncopée canonique, expressive, improvisée qui eut son heure de gloire avant-guerre mais qui a continué à influencer les styles les plus modernes, comme celui de Thelonious Monk.
Fats Waller, artiste célébré par le musical Harlem Swing, repris jusqu’à fin octobre 2011 aux Folies Bergère, fut formé par le père du piano stride, James P. Johnson en personne. Il assimila rapidement une technique à la limite de la schizophrénie - tandis que la main gauche de l’interprète martèle les notes basses, joue les accords, produit la structure rythmique et la base harmonique, sa main droite jette des phrases mélodiques, en l’occurrence, fines et virtuoses. Art Tatum, pianiste qui avait commencé dans le sillage de Fats, devint à son tour source d’inspiration pour le compositeur. Selon la légende, Fats Waller aurait dit au cours d’un de ces concerts à propos de son disciple : « C’est moi qui joue ce soir, mais Dieu est avec nous dans la salle. »
Un numéro du spectacle permet d’apprécier la forme particulière du stride et la technique brillante de William Foster McDaniel : « Squeeze Me » (1925). Dos au public – ce qui n’était pas le cas du grand Fats ou, plus tard, du subtil crooner Nat King Cole, qui, tout en jouant, s’adressaient aux spectateurs, risquant le torticolis –, le pianiste-chef d’orchestre dirige du coin de l’œil, sans baguette, tout son petit monde, les musiciens rangés au fond de la classe, à l’arrière-scène et les chanteurs devant, comme le petit cheval de Paul Fort chanté par Brassens. Le sous-titre du spectacle « Ain’t Misbehavin’ » (1929), titre original de la pièce outre-Atlantique, se réfère naturellement au standard de Fats Waller qui inaugure le show et qui permet à la régie d’adapter le volume sonore à la jauge réelle de la salle.
Quelques réserves, tout d’abord, comme c’est l’usage. Nous sommes loin ici de la vision contemporaine d’un Mark Tompkins traitant de la naissance du spectacle de jazz. Aucune distance n’est vraiment prise avec l’objet traité. On est dans le premier degré, celui du respect qui suit la phase d’encanaillement, dans la légitimation du jazz par le show business – Harlem est descendu jusqu’à Broadway –, comme si besoin était encore, bref : dans la muséification. Du coup, techniquement, tout est parfait, aucun couac à signaler, les orchestrations sont réussies, les accords vocaux à base de différentes lignes musicales toujours justes, mais on n’a aucun parti pris, jazzistiquement parlant, aucune vision nouvelle, aucun angle surprenant.
On est un petit peu sevré côté danse – sans être des virtuoses ou des tap-dancers à plein temps, les chanteurs exécutent certes quelque pas, de-ci delà, notamment sur le « Honeysuckle Rose » (1929), air indémodable aux lyrics à double sens, spirituels comme toutes les chansons de Fats Waller, pleins d’allusions sexuelles audacieuses pour son époque –, mais, en revanche, on ne regrettera aucunement l’absence de passages dialogués – le numéro « Squeeze Me », amené par un bref sketch parlé, étant une exception à cette règle. Le musical, sans comédie, va à l’essentiel et remplit sa mission première qui est de livrer live l’émotion de quantité de thèmes, de la ballade au jitterbug, en passant par le charleston ou le blues.
Surtout, ce musical fonctionne. Il réchauffe et réjouit la salle en ce passage à l’automne frisquet. D’une part, les tunes du génial Fats Waller sont tous, au minimum, épatants et peuvent être écoutés indéfiniment en boucle. De l’autre, quelle que soit l’option artistique prise par la production, rien ne saurait remplacer le spectacle vivant. Dans le cas présent, tous les artistes sont pleins de cette huile essentielle qui enveloppe le rythme, sublime le cri, donne de l’élégance au geste, et qu’on appelle le swing. Les Folies s’affolent : « The Joint is Jumpin’ » (1937)…