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Jan Fabre fait dans le titanesque

samedi 2 avril 2011,
par Nicolas Villodre


L’auteur de Prometheus-Landscape II nous est présenté comme un artiste – un « artiste multidisciplinaire », qui plus est –, et comme un « rebelle » (Jean-Marc Adolphe), – un artiste rebelle peut-il avoir d’autre cause que celle de son capricieux ego ? –, paradoxalement honoré et même choyé par l’institution (la Biennale de Venise, celle de Sao Paulo, qui n’a plus le lustre d’antan, celle, plus récente, de Lyon, l’Opéra de Belgique, le festival de Salzbourg, la Documenta de Kassel, le musée du Louvre, la galerie Templon, etc.). Et cautionné par une copinerie plus ou moins chic (Forsythe, Akerman, les programmateurs avignonnais).

Or, une fois de plus, ce n’est, quoique l’on dise ou en pense, que du théâtre. Avec les aspects histrioniques habituels, une vocifération parfois amplifiée à l’aide de micros à l’ancienne (c.à.d. à fils), un exhibitionnisme cabotin, une tranche de transe censément cathartique, et encore et toujours la séparation à l’italienne entre vous et moi – entre actifs et passifs…

La langue du plat pays actuellement en pilotage automatique étant devenue l’anglais, on a tout naturellement opté pour cet espéranto, ce qui ne chaut plus à personne. Peu importe que le thème traité, celui de Prométhée, soit d’origine grecque. Devenu universel, le mythe peut maintenant être raconté en américain comme il le fut, autrefois – par Goethe –, en allemand et comme il le sera, sans doute, dans quelque temps, en wu, gan, hakka, min, xiang, mandarin ou cantonais. Le rebelle coté en bourse a-t-il vendu son âme pour se retrouver aussi naïvement du côté du manche ?

Les surtitrage et sous-titrage en français que le théâtre de la Ville offre à son public montrent en tout cas la faiblesse des textes, leur indigence, leur vacuité. N’est pas Shakespeare qui veut.

Les bons comédiens sont ceux qui nous touchent ne serait-ce qu’en parlant de la pluie ou du bottin. La diction et la gestuelle de ceux-ci sont impeccables, les cassures de rythme aussi. La mise en scène se sert d’eux mais également les sert, leur permet de s’exprimer - et pas seulement d’avoir un CV.

La B.O. est parfaitement composée, subtilement mixée. Idem pour les lumières et le fond de décor vidéoté.

La troupe est excellente, on l’a dit (nommons-les : Katarina Bistrovic-Darvas, Annabelle Chambon, Cédric Charron, Vittoria Deferrari, Lawrence Goldhuber, Ivana Jozic, Katarzyna Makuch, Gilles Polet, Kasper Vandenberghe, Kurt Vandendriessche). Prête à tout donner ou à sacrifier au Spectacle de l’artiste avec un grand « a ». Entraînée comme de bons petits soldats non seulement par le concepteur lui-même, son assistant en « dramaturgie » (un nouveau petit métier, qui est toujours bon à prendre par ces temps d’intermittence, de crise ou de chômage) et les m’sieurs Ramirez d’aujourd’hui, les inévitables « coaches » de tous poils, en anglais première langue (mon z’ami, assimilez l’accent de Berlitz ou celui du Wall Street Institute en huit semaines) ou en technique vocale (ce dernier n’est pas du tout un spécialiste de Taormina ou d’Epidaure, mais un cadre de l’Old Vic Theatre School d’où sortit Jeremy Irons).

Par rapport à la pièce mollassonne vue à Chaillot, Prometheus-Landscape II est un tant soit peu pensé, travaillé et, surtout, scénographié. On dira ce qu’on voudra des tics d’ado attardé du gugusse, qui peut continuer comme ça, indéfiniment, impunément, complaisamment, à épater la petite-bourgeoise, en visant l’outrance ou l’outrage aux mœurs, lourdement, comme l’avait fait jadis Pasolini dans son Salo sadien. Ces effets et excès naturalistes illustrent pourtant assez clairement, façon « manneken-pis », dans une tradition, disons, pour simplifier, bruegelienne, les stades décrits par Freud Sr dans ses Trois essais sur la théorie de la sexualité et on peut comprendre que les psys aient pu contrarier le garçon, qui les envoie se faire voir précisément chez les Grecs, de Sigmund à Anna Freud, en passant par Karen Horney, Mary Ainsworth, Alfred Adler, Erik Erikson, Kurt Lewin, Carl Jung, Alfred Binet, William James, Carl Rogers.

Ces notables, juges ou inquisiteurs sont figurés par des personnages, hommes et femmes, uniformément vêtus de costumes sombres rappelant vaguement ceux des sectes puritaines ou des confréries orthodoxes, le chapeau curieusement posé à l’envers – tête-bêche – sur le crâne.

A partir de là, la messe noire et le « sabbat » peuvent être dits. On navigue à vue, à mi-chemin entre le théâtre de la cruauté d’Artaud et le Grand Guignol de Méténier – le burlesque en moins.

On s’en donne à cœur joie. Et ça y va côté bacchanale(s), dans l’orgiaque, le dionysiaque. On joue aussi avec le feu, ce qui est normal, après tout, compte tenu du thème prométhéen de la pièce. Sauf qu’aujourd’hui on ne rigole plus avec les règles de sécurité dans les théâtres. Le metteur en scène est obligé de remplacer la flamme par son contraire : la mousse d’extincteurs maousses et de prouver par là même qu’il peut y avoir de la fumée sans feu.

La superproduction, décevante côté playlist avec des chansons d’un pop convenu et d’une variété sans aucune surprise, comme le « Light my fire » (1966) des Doors, le « Falling in love again » de Marlene ou le « Fever » immortalisé par Peggy Lee, chantés a capella par une comédienne, se libère avec une quantité impressionnante de trouvailles visuelles, plus rétiniennes que conceptuelles (pour reprendre cette distinction duchampienne), ce, dès l’entame de la pièce et même dès l’entrée des spectateurs, cueillis à froid par un comédien à poil sur scène, ligoté sur sa chaise, puis bluffés par la présence du héros crucifié pendant toute la durée de la représentation.

On ne détaillera ni les modalités de l’objectivation des excès en tous genres, ni les ressorts d’un art du chaos (qui rappellent d’ailleurs par moments le cirque… Archaos) parfaitement maîtrisé, avec des procédés assez simples : changements « cut » des images célestes, des accords et désaccords de guitare électrique, de forts contrastes entre les tons chauds et froids des éclairages et des paysages lunaires ou solaires, une horreur du vide comblée par des salissures de terre, des éclaboussures de sable, des coulures de sciure, des souillures de chiures, des bavures et des vomissures en veux-tu, en voilà, l’occupation de tout le plateau par des figurants évoluant en formant des motifs géométriques, des trajectoires latérales ou en descentes et remontées de scène, des gestes choraux, des actions simultanées, des chutes, l’intervention intempestive et ricanante de deux tambourinaires nazillons, des lapinous mécaniques de chez Duracell surexcités et même survoltés, une branlette ou plutôt une baratte on ne peut plus explicite et un assez grossier frottis de chatte, des bandages, des attelages et autres éclissages au moyen de haches, des comportements bestiaux et, autant que possible, la crudité de l’acte plutôt que son simulacre.

Avec, en bonus, une séquence de danse assez réussie peu avant le finale.


P.-S.

Photo : Nicolas Villodre

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