Interview
mardi 20 janvier 2009,
par
Le Groupe Grenade danse Ulysse. Fondé en 1992 par Josette Baïz, il est constitué d’enfants de 7 à 18 ans, issus des quartiers nord de Marseille et d’Aix-en-Provence, et formés à une pluralité de techniques : classique, Limón, mais aussi hip-hop et danses ethniques. En octobre 2007, pour la Maison de la Culture de Grenoble, les enfants ont créé et interprété une nouvelle version d’Ulysse, pièce-phare du répertoire de Jean-Claude Gallotta. Aujourd’hui, Ulysse fait l’ouverture du festival Faits d’hiver. Le programme indique : « Ulysse, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta et adaptation chorégraphique de Josette Baïz ». Comment reprend-on ? Et que reprend-on ? Quels sont les enjeux esthétiques d’une reprise ? Entretien avec Josette Baïz.
Vous avez dansé Ulysse à la création en 1981…
À l’époque, la pièce a remporté un véritable triomphe. J’étais dans la première équipe de Jean-Claude Gallotta et nous tous, danseurs, avons aimé cette pièce parce que nous étions très heureux, fascinés par tous les changements d’espace et de rythme. Pour un danseur, c’est formidable à danser !
Comment est née l’idée de la reprise d’Ulysse ?
C’est une pièce que Jean-Claude a reprise assez souvent avec des danseurs extrêmement différents. Il l’a reprise avec une équipe japonaise, puis avec le Ballet de l’Opéra de Paris, mais également deux fois avec sa propre compagnie. L’idée d’un Ulysse dansé par le Groupe Grenade a germé avec la création de Trois Générations (pièce créée en 2004). Trois groupes d’âges différents dansaient la même chorégraphie pendant vingt-cinq minutes : il y avait des petits de chez nous, les danseurs de Jean-Claude et les seniors. Lors d’une tournée de Trois générations, j’ai dit à Jean-Claude : « On devrait tenter de monter Ulysse avec des petits » et il m’a répondu : « Banco, essaye ! » Alors, je l’ai pris au mot : j’ai décrypté tout le Ulysse de l’époque.
Comment avez-vous décrypté ? Comment faire « retour à » ?
J’ai travaillé sur le support vidéo de la création, mais je me suis également aidée de celui de 1994 car la première vidéo n’était pas de bonne qualité. Curieusement, après vingt-cinq ans, certains gestes m’étaient restés en mémoire : j’ai retrouvé en dix minutes les ballades du début et de la fin, tellement elles étaient inscrites dans mon corps ! Mais le plus long et le plus difficile a été de décrypter tous les rôles et de les adapter aux enfants. Mon souhait était d’être au plus près de l’original, celui de 1981. Je tenais à présenter une véritable reprise et non une re-création, comme peut l’être le Cher Ulysse que Jean-Claude a monté en 2007 avec la volonté de casser les lignes et les mouvements. J’ai donc essayé de retrouver exactement la gestuelle, de reprendre les mêmes pas. Par exemple, le solo du premier petit garçon sur le texte en grec n’est ni plus ni moins que le solo de Jean-Claude.

Vous souhaitiez retrouver l’original, mais vous avez également adapté la pièce. Quelle est cette adaptation ?
Effectivement, s’il s’agit bien de la chorégraphie de Jean-Claude, avec la musique originale de Henry Torgue et Serge Houpin, des adaptations pour les enfants ont été nécessaires, notamment lorsque la chorégraphie touche à l’érotisme, car il était hors de question que j’aborde cette question avec des enfants. J’ai modifié les gestes, transformé les poses en injectant la poésie et la simplicité de l’enfance quand ils devaient s’approcher ou se toucher. Les portés ont aussi subi de légers liftings : ils sont parfois moins techniques, en raison des différences de taille et de poids entre des filles et des garçons de cet âge. De temps en temps, Jean-Claude venait avec Mathilde (Altaraz, assistante et répétitrice au C.C.N. de Grenoble) pour rectifier des détails rythmiques ou ajuster un mouvement. Nous avons également choisi d’enlever une section qui arrivait à un moment où les enfants ressentaient une fatigue dans les jambes et compensé en jouant sur la folie de la dernière partie.
Qu’apporte, selon vous, l’interprétation des enfants ?
Au début de l’aventure, on me disait que je n’y arriverais pas, que la pièce était techniquement très difficile, avec une grosse prise de risques, comme les arabesques qui sont montées en pleine lumière. Deux équipes d’enfants tournent : une avec les 8-12 ans, une autre avec les 11-13 ans. Et tous ont très bien réussi à danser Ulysse. L’énergie, la fraîcheur que cette pièce, très ludique, dégage, sa folie rythmique aussi, conviennent complètement aux enfants. S’il est vraiment dans ce qu’il fait, un enfant qui danse m’émeut. Pour moi, l’enfant est roi ; il dégage une innocence, une simplicité dont est dépourvu l’adulte.

Faire retour à l’original implique également un retour vers une esthétique particulière. De quelle danse s’agit-il ?
J’ai voulu retrouver la même mouvance de l’époque. On retourne dans la danse des années quatre-vingt, ce qu’on appelle "la nouvelle danse française" quand Découflé, Chopinot arrivaient avec des choses un peu déjantées dans le mouvement et les rythmes. C’est ce qui me plaisait et me plaît encore ; je suis très nostalgique de cette époque. Je continue à être dans mes années quatre-vingt, avec cette jubilation intérieure, sans que cela soit du divertissement. Ce n’est pas une pièce de divertissement, elle est difficile. La construction chorégraphique, géométrique et spatiale est difficile à danser et de cette construction naît une force. Avec l’interprétation des enfants, on parvient à remonter le temps. En 1981, on avait une façon d’aller dans le mouvement qui relevait de l’essentialité. Monter sur scène, c’était jouer sa peau. Nous ne savions pas faire quinze tours-pirouettes, mais quand nous dansions la chorégraphie de Jean-Claude, nous donnions tout ce que nous avions à l’intérieur de nous-mêmes pour la danser correctement.
Ulysse est une pièce d’essence cunninghamienne…
La pièce est totalement dans l’esprit de Cunningham ! Jean-Claude en était très imprégné à l’époque. On retrouve d’ailleurs toutes les secondes ouvertes quand les filles se croisent. Elles sont difficiles à exécuter pour les enfants, parce qu’ils ne savent pas danser sur le côté ou en arrière mais seulement en avant. Jean-Claude m’a laissé une marge de manœuvre quant à l’interprétation que je pouvais demander aux enfants. La discussion que nous avons eue était à propos de l’émotion. Il ne la cherche pas, je la revendique. Pour moi, la présence doit être équivalente au mouvement et, en 1981, l’émotion avait sa place. Ulysse dansé par le Groupe Grenade, c’est une reprise adaptée aux enfants : la chorégraphie est vraiment celle de Jean-Claude et la manière dont les enfants intègrent la chorégraphie est vraiment la mienne.