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Julie Trouverie : chaud devant !

mercredi 1er juin 2011,
par Nicolas Villodre


Au loup !, tel est donc – tout bêtement, si l’on peut dire – le titre de l’enchanteresse féerie contemporaine imaginée par Miss Julie et interprétée par la danseuse, virée chorégraphe, et son alter ego ou agent double, la blondine Elsa Bozier. Le pas de deux tend à montrer que le paradis peut être pavé de bonnes intentions, saturé de fruits défendus, de pommes – de reinette et d’api : surtout pas de concombres masqués. Les contes, qu’ils soient destinés aux enfants ou aux adultes, sont assez souvent immoraux (le spécialiste, Monsieur Propp, les qualifie d’ailleurs de récits « partant d’un méfait ou d’un manque »). Toujours est-il qu’ils ont souvent servi d’arguments de ballets – et de films : on pense à Cendrillon, au Chat botté ou au Petit Chaperon rouge –, des Contes d’Hoffmann à ceux de Grimm ou de Perrault. Le linguiste, formaliste et folkloriste Vladimir Iakovlevitch Propp, analysa la structure d’un millier de contes russes dans son ouvrage, Morphologie du Conte (1928), et distingua une trentaine d’unités narratives se combinant en séquences, de fonctions ayant elles-mêmes des variantes (l’éloignement, la transgression, la médiation, la reconnaissance, la punition, etc.) ; il établit une typologie de personnages intervenant chacun dans sa sphère d’action (l’Agresseur, le Donateur, l’Auxiliaire, le Mandateur, l’Objet de la quête, le Héros ou l’Héroïne ainsi que le Faux Héros). La figure du loup a été traitée par des fables, des contes, par des compositions musicales, comme on sait, et, bien sûr par divers moyens d’expression contemporains comme le dessin animé.

Dans la pièce de Julie Trouverie, le récit n’est pas bien clair – il faut dire que la lumière a vraiment été tamisée par Flore Dupont, dans la version proposée fin mai à La Loge, un petit théâtre qui se trouve rue de Charonne. Cela n’a d’ailleurs pas grande importance. Plus qu’à des actions proprement dites, les protagonistes se livrent à des actes, à des faits et gestes empreints de tendresse. Reprenons dès le début : le plancher est agrémenté de deux ou trois variétés de ces fruits portés aux nues par Isaac Newton (qui leur doit, il est vrai, une part de sa gloire), célébrés par Momo, connus depuis, au moins !, Adam et Eve pour leur saveur et leur douceur ainsi que pour les pépins nichés près du trognon. Julie est déjà là, au travail, en place, immobile. Retentissent quelques discrètes notes de la compo de Jean-Baptiste Sabiani, à base, entre autres, de violoncelle et démarre, dès lors, le duo avec sa partenaire de jeu, Elsa Bozier. La première partie ou partition est paisible, détendue, cool. Les mouvements semblent alanguis, alentis, comme dans une rêverie. Par rapport à l’ébauche vue au Regard (sic !), il y a plus de deux mois déjà (comme le temps passe !), la qualité du geste a été travaillée. Rien n’est laissé au hasard, au petit bonheur la chance. Tout est en place. Et stylisé. Le thème de la manipulation est traité mais de façon légère et égalitaire – le duo ne se transforme pas en duel. La pièce a gagné, dirait-on, en intensité. Et en sensualité.

La deuxième mi-temps est plus fébrile, agitée, passionnée, mais jamais vraiment agressive. Les jeunes femmes s’enlacent avec naturel – les positions ne sont pas celles, acrobatiques, du kâmasûtra. Aucun signe non plus de provocation ou de prosélytisme saphique. Il se trouve qu’on a affaire, simplement (mais les choses sont-elles aussi simples qu’on voudrait le croire ?) à deux femmes – à deux corps différents, car différence il y a bel et bien. A partir du moment où Elsa cueille au sol une pomme avec les dents, l’étreinte esquissée (on pense à celle de Bouvier-Obadia) se transforme en long baiser hitchcockien. Cette séquence (pour reprendre le terme de Propp), du reste, inaugurée par un nouveau thème musical, est fougueuse, voluptueuse, charnelle. Elle peut se passer de tout commentaire et mérite d’être appréciée in situ, de visu, pas par ouï-dire. On est dans l’explicitement suggestif – le « Hot stuff » que chantaient, jadis, les Rolling Stones. En toute innocence, bien sûr.


P.-S.

photo : Nicolas Villodre

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