dimanche 1er mai 2011,
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Je venais d’avoir 18 ans, titre de la séance de ciné-club préparée et présentée par Dominique Boivin au CND, fin avril 2011, se réfère sans doute à la chanson écrite par Pascal Sevran, Serge Lebrail, Pascal Auriat Jean Bouchety pour Dalida au milieu des années soixante-dix, mais pas plus que cela. Cette accroche a le mérite en tout cas de situer la jeunesse du chorégraphe et de signifier la fascination en même temps que la légère distance que celui-ci entretient depuis l’enfance avec ce qu’il est convenu d’appeler le 7e Art.
En un peu plus de quatre-vingt-dix minutes d’un montage réalisé avec Stéphane Caroff, Dominique Boivin fait le tour de la question de sa fréquentation intime de l’image-mouvement, comme dirait l’autre. Pas de toute l’image, bien sûr, mais de celle des films qui l’ont marqué et même inspiré tout au long de sa vie, depuis les premières copies acquises en super 8 aux vignettes en streaming diffusées de nos jours sur Youtube, en passant par des émissions de télévision.
Le personnage de Charlot l’a toujours enchanté, pas seulement parce qu’il a été le comique inégalé que l’on sait mais parce qu’il a eu l’occasion dans ses films de montrer ses qualités de danseur véritable – il faut dire que la pantomime à l’anglaise dont Chaplin a été l’un des derniers grands héritiers est proche de la danse. Avant Chaplin, un autre acteur de cinéma s’est explicitement référé à Nijinski : Paul Swan, dans le film méconnu et pré-surréaliste de Charles W. Allen et Francis Trevelyan Miller, Diana the Huntress (1916). Le succès de Fantasia aidant, un film musical et expérimental, teinté et truqué, court métrage à petit budget, nous montre le jeune… Charlton Heston dansant et suintant : il s’agit de Peer Gynt (1941) de David Bradley.
De l’OVNI Hellzapoppin (1941), film autoréférentiel s’il en est (« Ceci est une pipe, nom de nom » !), Boivin retient la séquence de lindy hop (un concept de danse trouvé par « Shorty » George Snowden faisant allusion à la traversée de l’Atlantique par Lindbergh), avec des professionnels et semi-professionnels époustouflants comme Leon James et Willa Mae Ricker, Al Minns, Frieda Washington, Sandra Gibson, Frankie Manning, etc. qui, on le sait, furent formés à partir de 1935 au Savoy Ballroom par Herbert White, dit « Whitey ».
On a eu droit aussi à une série de danses apaches, plus furieuses et SM les unes que les autres, captées tardivement, dans les années trente : cf. The Okay For Sound (1937) avec le couple Lucienne et Ashour, Charlie Chan in Paris (1935) de Lewis Seiler et Hamilton MacFadden, ou le numéro filmé par British Pathé en 1934, alors que ce type de routine apparue au temps des fortifs avait déjà été filmée par Edison sous des appellations comme Bowery Waltz (1897) et Tough Dance (1902). En France, c’est l’avatar de cette danse, la « Valse des rayons » appelée aussi « Valse chaloupée » extraite du ballet Le Papillon de Jacques Offenbach, qui lança la carrière de Mistinguett, en 1909, au Moulin Rouge, au côté de Max Dearly.
La biopic ou plutôt la picbio du chorégraphe fait appel à une séquence du téléspectateur évoquant, entre autres, les ballets de Dirk Sanders, la diffusion de fictions en noir et blanc avec Louis Jouvet traitant du spectacle, la figure légendaire de Babilée fixée par la caméra 35 mm de Roger Kahane. Boivin tire un coup de Stetson à James Brown dans une démo de danses de société, à Hibiscus, un fameux hippy californien des sixties prônant l’amour libre et l’homosexualité et à Divine. Sans oublier Kenneth Anger, ami de Langlois et de Mary Meerson qui filma à Paris en 1950, au studio Jenner de Jean-Pierre Melville, le mime André Soubeyran (et aussi, d’après une rumeur, Babilée himself, dans un film définitivement perdu).
La partie la plus poétique de cette séance spéciale était selon nous celle consacrée au créateur d’images en pose longue et de sons synthétiques Norman McLaren dont on a pu voir ou revoir un bref extrait de Canon, film canonique, mise en abyme, façon frères Ripolin, du danseur et de son double, ressassant une même phrase chorégraphique ad libitum, ceci avec une précision diabolique, une ciselure qui a forcément influencé Zbigniew Rybczynski ou José Montalvo.
Après un passage néoclassique, du côté de chez Roland Petit et Maurice Béjart, on a eu un intermède « abstrait », Zen, Bauhaus, avec des jouets en bois recouverts de pigments datant peut-être bien des années 70. Le MC nous fait part de son goût pour des valeurs cinéphiliques établies telles que Tati (le cinéaste, pas le magasin) ou Kubrick avant de passer aux choses sérieuses : à la danse de Nikolais ou de Pina Bausch, de Cunningham ou de Lucinda Childs, de Graziella Martinez ou de Louise Lecavalier.
Dominique Boivin nous a rappelé au passage que Valeska Gert avait fait de la figuration chez Fellini, puis il s’est rapproché de l’époque actuelle en parlant du choc esthétique qu’a été le Biped de Cunningham. Il a associé différentes danses de mains et a conclu ce chapitre avec des images d’un virtuose dans le domaine du Tutting dans lequel Edouard Lock avait innové à sa façon.
Ceci pour dire qu’une des sources d’inspiration pour les créateurs d’aujourd’hui est cette encyclopédie du clip ou cette médiathèque sauvage qui a pour nom Youtube, dont le chorégraphe nous a présenté plusieurs exemples précis : le OK Go qui a été vu par 60 millions d’internautes, le Flexing Turfing et le Turf Feinz. Après une longue séquence de défi rock opposant Dirk Sanders à Marcello Mastroianni, on a pu assister à une spectaculaire danse chorale de salary men japonais évoluant dans un gymnase. Un retour aux sources d’une danse non figurative utilisant le vocabulaire cinématographique (accéléré, mouvement à l’envers, gel du geste, figures géométriques, etc.), à la période olympienne et olympique de Laban, à l’âge d’or du musical dont le meilleur metteur en scène reste Busby Berkeley, qui avait fait ses classes en organisant des… défilés militaires.
Bref, une bath séance de ciné, dont on espère que ce ne sera pas la dernière.
photo : Nicolas Villodre