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La Belle figure Kylián

mercredi 26 octobre 2011,
par Nicolas Villodre


Le chorégraphe néo-classique Jiří Kylián se livre dans un documentaire réalisé par le duo Don Kent-Christian Dumais-Lvowski, pour Bel Air et la chaîne culturelle franco-allemande, projeté fin octobre dernier à l’Opéra-Bastille, ce, pour la première fois ou presque – on se souvient en effet que dans le film de Hans Hulscher et David Muir, Road to the Stamping Ground (1984), il avait déjà eu l’occasion de parler de son travail et de détailler le processus d’élaboration de son remarquable ballet Stamping Ground, passé aux oubliettes du docu d’Arte, à partir de l’observation des danses aborigènes. Après trente-six ans de « résidence » comme chorégraphe du Nederlands Dans Theater, la soixantaine abordée, il éprouve le besoin de revenir sur sa vie et sur son œuvre riche de plus d’une centaine de pièces.

Le film Jiří Kylián, Mémoires d’oubliettes reprend le titre de la dernière production du chorégraphe. Pour animer la structure convenue dans ce type de « format » à base d’entretien illustré plus ou moins systématiquement par des citations d’œuvres, les réalisateurs se sont permis d’injecter des plans dynamiques, ont élargi le champ et multiplié les points de vue de leur « client ». Dès l’entame, leur monteur incorpore subrepticement au récit des flashes de photogrammes subliminaux constitués d’archives en noir et blancs relatives au « Printemps de Prague », rappelant, si besoin était, les origines du chorégraphe – ces inserts seront récurrents. On découvre que, comme tout Néerlandais qui se respecte, Kylián se déplace à vélo – nous avions rencontré il y a quelques années par hasard la chorégraphe Susanne Linke qui pédalait de même sur une piste cyclable, du côté de Charlottenburg, à Berlin. Ces prises en extérieur donnent de l’air au film et transforment l’entretien en monologue intérieur – jusqu’au moment où la voix « off » devient « on » et où l’on découvre le danseur au travail, comme disait Labarthe, à la barre d’un des studios de l’Opéra-Bastille.

On ne va pas raconter le film pour permettre aux téléspectateurs de le découvrir pleinement et on se contentera de rendre compte des extraits de pièces et de certains points relevés au passage. Bella Figura montre les limites du genre néo-classique. Malgré toutes les audaces scéniques qu’on voudra (danseurs et danseuses torse nu, vêtus d’un ample tutu en épaisse toile rouge), le langage demeure celui du ballet. Comme il le dit avec une certaine distance, Jiří Kylián a cessé d’être danseur lorsqu’il s’est rendu compte qu’il ne pourrait jamais égaler Noureev. Ne pouvant pas dépasser Balanchine, qui a fait le tour de la question (du domaine académique, romantique, opératique) en produisant de pures lignes abstraites, il contourne le problème et dépoussière et désacralise la danse classique en multipliant les angles d’ « attaque ». Le style de Kylián n’est donc jamais figé. Sa compagne et danseuse fétiche Sabine Kupferberg dit d’ailleurs qu’il la surprend toujours.

L’ouverture d’esprit et l’humanisme du chorégraphe vont de pair avec la culture variée que lui transmit l’école de danse du théâtre national de Prague. Il y apprit non seulement le classique mais aussi la technique Graham – et le folklore, bien entendu, sans parler du russe, du tchèque et du piano. Simplement, pour lui, à la différence de Mr B. ou du disciple de Martha Graham que fut Merce Cunningham, la danse ne peut pas être abstraite puisqu’elle est, par nature, faite de chair et de sang. De corps.

Chacun de ses ballets (La Symphonie des psaumes, Sinfonietta, Petite mort, etc.) met donc en valeur le corps des interprètes, jusqu’à la transfiguration qui n’est pas synonyme de non-figuration. L’humour de Kylián, moyen de défense des artistes tchèques sous la chape de plomb stalinienne, a à voir avec l’humour noir kafkaïen mais jamais avec l’ironie méprisante, supérieure, fort répandue à l’ouest comme à l’est – Prague, comme la gare de Perpignan, étant située au centre. Le respect des danseurs, jeunes (NDT2) ou vieux (NDT3) est palpable à chaque répétition filmée. Et bien sûr l’amour de la danse.


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