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La Compagnie de Jesus

mercredi 8 février 2012,
par Nicolas Villodre


Jesus Sevari s’est produite dans le quartier parisien de Saint-Paul, au 15 rue Geoffroy L’Asnier, à Micadanses, dans le cadre du festival Faits d’hiver – Geoffroy L’Asnier est l’altération ou allitération de « Frogier Lasnier », si l’on en croit le marquis de Rochegude, qui étudia les rues parisiennes, une à une, et situe ce qui fut au XXe siècle, dans les années 90, le siège du TCD, préfiguration du CND, à l’emplacement de l’impasse Putigneux, mot qui faisait la synthèse de « pute-teigneux » et qui avait désigné vers 1300 un « val d’amour » pas très élégant, cette voie ayant elle-même remplacé l’ancienne rue Ermeline-Boiliane. On a l’impression que le costumier de la danseuse, Patricio Luengo, s’était rendu, de son côté, au marché Saint-Pierre pour faire l’emplette d’un métrage de tissu cuivré avec lequel il a confectionné l’habit de lumières de Miss Sevari : une taleguilla ou culotte dorée resserrée et pailletée, maintenue par un élastique en forme d’étrier venant grattouiller ou chatouiller la plante des pieds, tendant le pantalon à la manière des fuseaux de ski des années 60, un top assorti avec une découpe dans le dos pudiquement voilée de tulle, cet ensemble laissant libres et nus bras et pieds. La cuadrilla, troupe ou fine équipe est complétée par le sculpteur de résine et de lumière Yann Le Bras qui a conçu, d’une part, un complot à base de seize plots de couleur blanche distribués sur scène et changeant l’espace en champ de mines, en concours d’obstacles ou gymkhana, en parcours du combattant ou terrain de jeux et, de l’autre, un chapelet lumineux composé d’une douzaine de guirlandes de dix ampoules chacune, disposées au fond de la scène, en contre-jour et légère contre-plongée.

La pièce chorégraphique proprement dite s’intitule Androcéphale. Pourquoi ? Pourquoi pas ? La danse, comme le suggère le titre, associe des langages que certains estiment incompatibles, comme le sont a priori l’huile et le feu, le feu et l’eau, l’eau et l’huile, et qui nécessitent plus que de l’habileté pour que la mayonnaise prenne - ou surprenne. De fait, certains éléments sont un peu gênants, inutilement agaçants ou un tantinet ennuyeux. Trop de façons sans doute, de froncements de sourcils, de rires en forme de cris – ou l’inverse –, qui finissent par réduire tout ce beau mouvement à de l’anecdotique, à une forme floutée pour nous, les codes de la pantomime ayant disparu depuis un bon moment déjà. Trop de simagrées, de singeries, comme cette danse animalière rappelant la Monkey Glide qui eut son heure de gloire au temps du Swing. Trop d’amorces narratives, référence à Proust oblige. Il faut dire que la jeune femme a mis la barre très haut, trop haut, comme autrefois Roland Petit, qui ne nous avait pas plus convaincu avec son ballet Les Intermittences du cœur (1974) proposant un digest à la manière du cinéma muet de La Recherche. Trop de pantomime et de manières, dans les deux cas. Ceci dit, la danseuse a du savoir-faire, techniquement parlant. Elle assure dans des mini-variations qu’elle ne cesse de développer le show durant. Et si elle trouve des limites dans la saltation, elle dispose d’une gamme gestuelle des plus variées, ayant été formée au contact des plus grands dans leur domaine mais également par des chorégraphes assez pointus (les disciples chiliens de Kurt Jooss, Peter Goss, Marcel Marceau, Carolyn Carlson, Kataline Patkaï, Fontaine et Cottreau, Alban Richard, etc.).

Un mot sur la musique d’Erik Satie. Enigmatiquement intitulée Vexations, composée selon les spécialistes en 1893, publiée en 1949 par John Cage, cette composition minimaliste, faite d’un thème et de deux variations qui devaient être joués sur un tempo « très lent » et repris, si l’on suit Satie scrupuleusement, autrement dit, si on le prend au sérieux, 840 fois de suite (ce qui en fait une pièce d’une durée non pas de 43 minutes mais d’environ… 18 heures, d’après des interprètes comme John Cale qui la joua au piano en 1963 dans un marathon new-yorkais où se succédèrent John Cage, David Tudor, Christian Wolff, Philip Corner, Viola Farber, Robert Wood, MacRae Cook, David Del Tredici, James Tenney, Howard Klein). Le titre de l’œuvre et la conception radicale de cette musique répétitive avant la lettre relèvent de l’expérience mystique, de la pratique religieuse, qui est celle du rosaire qu’on retrouve dans plusieurs religions. On aurait aimé l’entendre non sur bande (jouée anonymement) mais interprétée en direct, par un pianiste vivant.


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