jeudi 24 février 2011,
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Quoiqu’on en pense ou dise, qu’on le veuille bien ou non, on ne peut pas tout danser. Malheureusement. Sans doute une question de formation – ou de déformation. Ou une raison technique, pratique, plus terre-terre. Une simple affaire de rétro-planning, une histoire de charrette propre au monde du spectacle. On ne saurait, en quelques semaines, en effet, acquérir la mémoire reptilienne d’interprètes chevronnés, dédiés corps et âme à une expression particulière. De même que les danseurs de Garnier ne parviendront jamais, malgré tout leur talent, à acquérir la fluidité de ceux de Wuppertal, ceux de la capitale des Gaules, qui, pourtant, donnent le change lorsqu’ils interprètent le théâtre dansé d’une Maguy Marin, n’arrivent pas à la cheville des membres de l’ex-troupe de Francfort pour ce qui est de l’exécution du mouvement extrême exigé par Forsythe, que ce soit en matière d’effort musculaire ou, au contraire, de total relâchement.
Ce n’est pas bien grave, après tout. N’empêche, cela remet en cause, ontologiquement parlant, bien sûr, et aucunement sur le plan juridique ou moral, l’entrée au répertoire d’une compagnie de danse d’une pièce venue d’ailleurs. Le fait de s’offrir une danseuse, autrement dit de pouvoir régler les royalties à un chorégraphe, assure sans doute une certaine pérennité à l’œuvre mais ne garantit pas pour autant, à terme, la fidélité à l’original (à l’esprit de la chose plus qu’à sa lettre). Que restera-t-il donc, en dernière instance (comme on disait autrefois), de William Forsythe, ce chorégraphe qui a marqué les nineties ?
La première pièce redonnée au théâtre de la Ville, Workwithinwork, qui date de 1998, fait appel au corps de ballet au complet, ou presque (en réalité à une douzaine de danseurs, hommes et femmes qui occupent la totalité du plateau) ; et leur donne à tour de rôle leur chance, en électrons libres, appariés ou formant des pas de trois, rarement seuls, les uns en action tandis que les autres, en réserve de la république, ornent et bornent le fond de scène.
La manière de Forsythe est remarquable par son parti-pris artistique : par son vocabulaire, sa recherche systématique de positions inédites à partir des cinq fondamentales d’un ballet académique qui le fascine et qu’il ne cesse d’altérer, de détourner, de renverser comme on le fait en musique avec les notes d’un accord, par son goût pour la virtuosité, la difficulté et la vivacité.
Cette œuvre d’art non figurative, auto-référentielle (d’où, sans doute, son titre, Workwithinwork, qui exprime l’emboitement façon poupées russes, la mise en abyme de l’art par l’art, de l’art pour l’art cher à Théophile Gautier, et l’ambition balanchinienne du projet), polysémique, un peu martiale sur les bords (recourant systématiquement à une danse à l’unisson), en totale synchronie avec la magnifique partition de Luciano Berio (Duetti per due violini, vol. 1), atonale mais de bon ton, en jette, avec ses entrées-sorties des trois côtés d’un cube, lui aussi, à l’italienne.
Les danseurs déroulent leurs mauresques, dessinent leurs diagonales, déploient et délient leurs gestes, les décomposent en donnant l’impression de les ralentir, les exécutent à l’endroit et, plus que de raison, à l’envers, en arrière, toute !, utilisent subtilement leurs bras, produisent des mouvements d’ailes de moulin à vent, des figures de bodybuilding, s’appuient sur les membres supérieurs des partenaires qu’ils prennent pour des barres de studio (on trouve là l’influence, peut-être, de la danse-contact stevepaxtonienne), se contorsionnent ou se désarticulent comme des adeptes de popping ou de robotting, déboulent allègrement, sèment une tempête de pas en pointillés et en lignes brisées, ressassent sans lasser. La chorégraphie devient épure : elle est lisible de loin, du milieu de la salle du théâtre Sarah Bernhardt, à la clarté du gris élégant rêvé et signé par le chorégraphe, sans autre décor que la danse elle-même.
Dans Quintett, un must qui date (de 1993) mais vieillit plutôt bien, certains interprètes déjà remarqués dans l’opus précédent (ce soir-là : la glamoureuse Caelyn Knight, le prodigieux Franck Laizet, les formidables Agalie Vandamme, Harris Gkekas et Jean-Claude Nelson) dévoilent leurs incontestables qualités. Encore deux ou trois représentations, et tout sera parfait. Cette chorégraphie est démocratique, en tout cas dans la version donnée ici par le gang des Lyonnais. Les danseurs sont tous de gabarit, de style et de gestuelle très différents.
Cette différence (ou différance, comme disait l’autre, le pape français de la déconstruction qui a joué un rôle dans la conception même de la danse post-classique ou post-romantique de Forsythe) est un plus, en l’occurrence. La pièce, sur une musique répétitive de Gavin Bryars (Jesus’ Blood Never Failed Me Yet) qui finit par envoûter les spectateurs les plus insensibles, avec des costumes flashy et sexy dessinés par Stephen Galloway, est par ailleurs très amusante, avec des claquements de mains sur les fesses ou sur les cuisses, des tortillements en tous sens, des chutes et des glissades, des mouvements à reculons, de nouveaux types de portés, des duos burlesques, toutes fesses dehors (au sens propre de ce terme), une légèreté perversement contrariée, troublée par la présence du trou du souffleur en plei milieu de la scène.
Ce côté underground, inquiétant, expressionniste (on pense au monde souterrain d’un Fritz Lang) est, après tout, une façon comme une autre d’apparaître ou de disparaître. Le danseur, comme autrefois la concierge, est dans l’escalier, ou bien, suivant le caprice du chorégraphe, passe purement et simplement à la trappe. Il s’agit d’un clin d’œil (plus que d’un retour) aux effets de machinerie d’antan, par exemple à ceux utilisés autrefois dans le ballet blanc (cf. l’envol dans La Sylphide) ou dans le spectacle de prestidigitation (cf. le théâtre Robert Houdin revu et corrigé par Méliès) et dont on trouve des avatars chez Decouflé ou chez Bob Wilson.
La cyclopéenne lanterne magique meublant la pièce, qui fait un peu penser à l’étrange Celebes (1921) de Max Ernst, qui projette sans discontinuer ses dérisoires images nuageuses noires sur fond noir, finit par s’animer à son tour lorsqu’un danseur la braque soudain sur l’immense écran blanc de l’arrière-plan.
Photo : Nicolas Villodre