jeudi 7 avril 2011,
par
Tandis que « Paris VIII à St-Denis » fêtait ses vingt ans, Paris-Diderot célébrait sa quarantaine, dont quatre saisons excentrées aux Grands Moulins. Le festival de danse Sillages s’est déroulé au milieu de ces festivités, dans un Théâtre du Lierre promis à la démolition sans aucun état d’âme – l’inexorable processus d’ « aménagement » du territoire ou, plus exactement, de la zone du fin fond de Tolbiac, chère à Léo Malet, suivant les critères esthétiques et urbanistiques en vogue, a démarré à grands coups de pelleteuses et de coulures de béton. La phrase de Decroux, citée par les organisateurs, « Un certain creux dans l’espace marquera la place de l’absent », pourra s’appliquer aussi à la disparition de ce lieu culturel.
Le thème de la lumière, au singulier comme au pluriel, reliait, cette année, des pièces d’esthétiques dissemblables programmées par Anne Debaecker avec l’aide de l’Atelier chorégraphique, du service Culture et des associations de Paris VII. La feuille de salle indiquait cette intention en se référant à L’Esthétique du mouvement de Paul Souriau et plus précisément à l’idée suivante : « Tout point lumineux qui se déplace dans le champ visuel laisse derrière lui un sillage visible, dont il sera facile de constater l’existence si nous avons soin de bien assurer la fixité de notre œil. Il en résulte qu’aucun objet mobile ne peut être nettement perçu et qu’aucun objet animé d’un mouvement très rapide deviendra tout à fait invisible ».
Selon les chorégraphies ici définies comme des « arabesques visuelles », ces traces lumineuses ont pu être plus ou moins bien perçues par l’outil imparfait qu’est l’œil humain (on dit œil alors qu’il conviendrait de parler plutôt d’yeux) et, surtout, plus ou moins décodées et/ou appréciées par nos petites cervelles de moineaux.
Et qui dit lumière, suppose, naturellement, l’ombre, dont certains auront sans aucun doute abusé.
On aura eu droit, en tout cas, à un copieux corpus d’opus : Garçon !, de Stéphane Couturas et Claudio Ioanna ; Dans le noir, de Gillian Rhodes ; Lucioles, de et avec Piel, Mathieu Desfemmes et Maud Miroux ; Lumin-essences, de Patricia Gatti avec Angelina Augello, Veronika Akapova, Remi Baudet-Dalbin, Cécile Bureau, Mariette Capon-Giffard, Frederic Roisin ; Fol bestiaire, de Françoise Loakes Gouju et Pierre Ponthus avec Prunelle Angenard, Laura Belin, Lisa Cohen, Claire Ducroz, Erika Fosso, Léonore Gonzalez, Emeline Leurant, Laure Petit, Jenne Lucie Tonye-Batchom ; Quasard, de et avec Virginie Quigneaux et Arnaud Bonnafoux, Thomas Petit ; Infrasuite, d’Anne Debaecker et Nedjma Merahi, avec Marjorie Carré, Véroniquue Durand, Tahra Guendouzi, Magali Heu, Cyril Laumonnier, Hélène Legargasson, Elena Lespez Muñoz, Victoria Maujoin, Cathy Navas, Guillemin Rodary, Gillian Rhodes, Corinne Sullivan.
Chacune de ces pièces a son propre intérêt, qui n’est d’ailleurs pas toujours chorégraphique : des trouvailles théâtrales, un certain ton, voire un son (une musicalité), un don totalement désintéressé de la part des interprètes, aucun cabotinage, ce qui mérite d’être signalé, une certaine rigueur compositionnelle ou, au contraire, une parfaite décontraction, un sens du collectif…
La soirée de gala s’est conclue en beauté avec la spectaculaire Infrasuite, une superproduction qui a requis une distribution considérable, a juxtaposé des musiques variées, allant du baroque au contemporain (du « Mentre Io godo In Dolce Oblio » par Cecila Bartoli au « Pulses, Music for 18 Musicians » de Steve Reich) et a habilement mêlé danse vivante et vidéo en 16/9èmes.
Cette chorégraphie, d’esprit, disons pour aller vite, « néo-classique » (cf. par exemple le Roland Petit de la période Pink Floyd, 1973), est vraiment efficace, et tire des effets Op’ ou cinétiques qui sont eux-mêmes renforcés par la blancheur des académiques.
Le finale s’inspire, consciemment ou non, du majestueux défilé du corps de ballet de l’Opéra de Paris, de la queu leu leu wuppertalienne maniérée et agaçante, des mouvements d’ensemble on ne peut plus symétriques du ballet blanc en général et de passages du Lac ou de La Bayadère en particulier.
Les chorégraphes ont ainsi démultiplié motifs du ballet romantique et mouvements néo-balanchiniens en les mettant en abyme.Elles ont recherché et obtenu un feed-back, comme on dit en français, entre la danse en chair et en os et celle en plus ou moins gros plans reflétée par le miroir aux alouettes du grand écran.
Photo : Nicolas Villodre