Théâtre national de Chaillot
samedi 17 octobre 2009,
par
Switch me off, composée en complicité avec le metteur en scène marseillais Thomas Ferrand, travaille au corps la question de la visibilité. Ce projet a été nourri aux grands textes noirs américains des années 1950. Dans Invisible man, Ralph Ellison fait le portrait d’un homme noir qui se perd littéralement de vue à force d’être invisible dans la société. La pièce oublie le texte et se construit autour d’une image.
Inspiré directement d’une photographie de Jeff Wall [1], l’assemblage d’ampoules qui occupe le plafond apparaît d’abord organique, lichen envahissant dont certains filaments se consument délicatement. Cet homme qui se perd de vue nous attend dans la pénombre. Les pieds plantés droits dans la sciure odorante, Bernardo Montet nous offre son corps dense, traversé de mélancolie et de rage non contenue. Un peu de sa voix seulement, quelques mots glissés ça et là. Le chorégraphe erre dans la pénombre, se fige sous des lumières aveuglantes, explore les possibles de la visibilité.
Chaque passage au noir lui permet de se montrer dans une nouvelle posture, de s’octroyer une nouvelle place. Les yeux droits dans la salle ou le poing enfoncé dans la gorge, la tête enfouie dans le sol, Bernardo Montet impose une danse de l’apparition. Parfois délicate et fragile, elle porte aussi la colère et la violence de celui qui doit s’en remettre au regard des autres pour exister. Peu à peu, le danseur semble vaincu par la solitude malgré les sons qui occupent l’espace et les spasmes de l’appareil lumineux. Celui-ce se désincarne, aveugle et ne parvient pas à dépasser son statut mimétique.
Malgré les artifices, l’homme veille seul, ici comme dans la composition de Jeff Wall. Une différence cependant : si la photographie fait trace et preuve, notre homme échoue à une apparition stable et transforme le titre en supplique : éteignez-moi !
[1] After invisible man, d’après Ellisson, au MoMA de New York.