Théâtre des Champs Elysées
lundi 1er juin 2009,
par
Le public français adore les artistes russes, et les Russes adorent le public français, qui le leur rend bien. La récente troupe du Saint-Pétersburg Ballet Théâtre fait dans les classiques de Petipa, sans manifeste d’avant-garde, et l’étoile tant attendue à Paris, Irina Kolesnikova, s’est brillamment confrontée au test du célébrissime double rôle du Lac des Cygnes. L’occasion d’apprécier un ballet pour autre chose que pour sa scénographie et ses couches de sens psychanalytique. La musique de Tchaïkovski a pris sous la baguette d’Alexander Kantorov une couleur singulièrement moderne ; la vigueur de l’interprétation en a fait un précurseur de Stravinski. Avec dynamisme, les cordes savaient laisser toute leur place aux bois, et les percussions faisaient autre chose que de la ponctuation. Les timbres jaillissaient, le tempo tourbillonnait comme jamais entendu, au point de nous faire oublier certaine dureté parfois malvenue, et quelques accrocs dans la justesse des traits.
Le premier acte a ressuscité pour les Parisiens un peu de cet esprit russe qui commençait à nous manquer. Les costumes improbables, dans le genre fantaisie début de siècle, les bonds joviaux et d’un burlesque charmant de l’excellent bouffon (version Gorski), la tenue si russe du dos coloraient joyeusement un travail de jambes approximatif, tant chez les seconds rôles que dans le corps de ballet. Les danseurs russes sont des gens de caractère, et cela s’est vu dans l’acte des danses de caractère, nettement meilleur dans la technique comme dans l’improvisation. Mais à quoi bon s’attarder sur des détails ?
"Et ce fut (comme) une apparition"
Voilà que, sous les voûtes argentées des arbres, le prince muni d’une arbalète en bois s’en va chasser. Et voilà surtout que paraît le cygne, jeune fille ensorcelée par le vilain hibou Rothbart, très bien interprété, quoique sans trop de manches, avec du cœur, du caractère (encore) et de jolis sauts. C’est bien une étoile russe qui danse le cygne, de la grande lignée des grands du siècle. Une technique parfaite, bien sûr, mais largement transcendée par son interprétation. La fragilité, la grâce, la délicatesse, la résistance à l’oppresseur et la confiance en l’amour alternaient avec force dans la perfection du travail du dos, des épaulements, dans les bras et dans les sauts et portés que l’on connaît.
A l’entracte pourtant, le public français, en bon sceptique, s’interroge : certes, elle est géniale, mais que sera-t-elle en Odile ? le public français, cette fois, avait tort de douter. Le corps tout entier, de la pointe des yeux à la pointe des pieds, a rendu toute sa splendeur à la belle ombrageuse, avec ses épaulements orgueilleux et sa danse de perfide séduction, où la technique est tout entière au service de la puissance de ce beau rôle de charmeresse. La danse du sorcier et de sa dangereuse créature s’achève en un éclat de rire triomphal où, nouvelle Carmen, cette dernière fait éclater sur le Prince le bouquet qu’il lui a remis. Kolesnikova était vraiment transfigurée.
L’amour du Cygne
C’est maintenant l’instant fatidique : dévoré de remords, le pauvre Siegfried se rend auprès du lac. Que ce rôle est difficile à interpréter ! il a si peu à faire qu’il le fait à peu près. Enfin, le Cygne se meurt. Il la porte, déchiré. Ce n’est plus une danseuse, elle est devenue ce grand oiseau languissant, puissant, noble et tragique, dont parlent les poètes.
Une scénographie sombre et sobre, quelques éclairs, ont suffi largement, loin de grands foins de mise en scène, pour le combat final du Prince et du Hibou. Mis à part le moment où il lui arrache l’aile, moment il est vrai difficile à sauver, la danse était belle et bien menée, surtout par Rothbart, digne double d’Odile et vrai amoureux d’Odette.
Dans cette série de péripéties et de retournements de situations, la danseuse, grand oiseau sombre, doute de l’amour, craint la mort, éprouve le bien, pèse le mal et revit, plus belle que jamais. Irina Kolesnikova n’est pas seulement admirable pour sa technique parfaite, mais pour sa maîtrise authentique du double rôle, parfaitement servi ici par l’engagement sine qua non du haut du corps. Enfin le spectateur ressort, purgé par une catharsis tragique ultra efficace, comme en manquent d’ordinaire les ballets. On accède au mythe. Pas besoin de grec pour ça. Il suffit de danseurs sachant danser.