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Laurence Levasseur tempête en Asie

vendredi 8 avril 2011,
par Nicolas Villodre


Certes, c’est du théâtre. Pas vraiment de la danse, même si les attitudes, la gestuelle hiératique, les réflexes mécaniques, les états convulsifs et tout le tremblement qui va avec, la pantomime guerrière, les mines du visage, le port altier, la démarche aisée sont ceux d’une danseuse – comment faire autrement ? Certes, c’est du texte. Un long monologue, qui plus est, écrit par l’interprète elle-même, ce qui n’est jamais évident, car la littérature est un art, un métier à plein temps, pas un hobby. La jeune femme, sans aucun complexe, brigue aussi le statut de comédienne. Elle a décidé de l’ouvrir, dit-elle. La chose paraît claire.

Après avoir collaboré artistiquement avec, entre autres, Josef Nadj et François Verret qui, à leur manière, ont produit aussi des formes de tanztheater à la française, et ont volontiers mêlé danseurs et comédiens dans nombre de leurs spectacles, Laurence Levasseur a créé sa propre compagnie, devenue en 2000, date d’une rencontre déterminante avec la danseuse ouzbèke Lila Sevastionova, la plateforme d’échanges culturels Lûlîstan.

Comme une autre Laurence d’exception (Rondoni, danseuse qui partage son temps entre la France et l’Egypte), Miss Levasseur s’est sentie investie d’une mission, dans son cas, en Asie centrale (Kirghizstan, Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Afghanistan), qu’elle sillonne depuis une dizaine d’années, « en quête de dialogues et de partages ». Cet engagement n’est pas celui de la colonisatrice, comme c’était généralement le cas, avant-guerre, avec les « missions » prétendument « géographiques », les « croisières » (on pense à la « noire » mais aussi à la « jaune »), avatars des « croisades » et les expéditions tout terrain et tout genre. Les deux Laurence font dans l’import-export artistique : elles partagent leur expérience in situ (Laurence Levasseur a par exemple créé à Douchanbé, Bichkek et Kaboul vingt spectacles avec des artistes locaux) et nous reviennent (heureusement !) avec de nouvelles images, d’autres musiques, l’esprit ouvert à l’Autre, l’horizon élargi à celui des pays habités.

Peu importent dès lors les imperfections ou les légers défauts d’une pièce comme Sang blanc – titre qui joue et rime avec les apparences. Les hésitations, zézaiements et maladresses d’une prose que les critiques littéraires qualifieraient de mirliton.

La poésie, en effet, passe par ailleurs. Dès le début de la représentation, on est capté ou captivé, fasciné par la protagoniste. Sans doute aussi par le personnage bel et bien en chair et en os qui exprime bien plus qu’elle n’en dit.

Si la manière est théâtrale, empruntée à la tragédie grecque la plus canonique – à l’Orestie d’Eschyle –, la matière ne l’est pas. Le travail de Nicolas Descôteaux sur la lumière est subtil, les trames vidéographiques projetées à même le corps de l’interprète, le costume, dessiné par Frédérique Gautron, évocateur, la double rangée de disques scintillants (une soixantaine, dirait-on) qui rappellent un peu le décor de Picabia pour le ballet Relâche, l’espace réduit, à la pente abrupte, voulu et scénographié par la metteuse en scène, signalent immédiatement qu’il y a problème.

La gestuelle de l’artiste au sommet de son art est, on ne le répétera jamais assez, plus parlante, sans doute, que de simples mots.

La plainte de la femme qui réclame justice est soulignée ou entrecoupée de mouvements chorégraphiés par Laurence Levasseur avec l’aide de Sharofat Rashidova, stylisant parfaitement ceux provenant de danses traditionnelles du Tadjikistan ainsi que par une série de chants, psalmodiés a capella, en russe, issus de ce pays, transmis par Davlat Nazeri.

Laurence Levasseur ne se contente donc pas de reconstituer ces danses pour mieux les faire connaître aux publics les plus divers. Sa démarche est celle d’une novatrice contemporaine.


P.-S.

Photo : Nicolas Villodre

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