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Le Bel Andrieux

samedi 10 décembre 2011,
par Nicolas Villodre


Soit, c’est du théâtre. Une sorte de conférence illustrée alternant monologue et faits et gestes. Il faut dire que, sauf exception (on pourra toujours en trouver une, en cherchant bien), les danseurs ne parlaient pas, jusqu’à Pina Bausch. En ce sens, la pièce de Jérôme Bel (en grosses capitales sur le programme) qui s’appelle, comme l’interprète-co-auteur qui l’inspire et pour l’instant l’incarne, Cédric Andrieux (titre écrit en plus petits caractères et entre guillemets), créée en 2009, vue au Théâtre de la Cité internationale, en décembre 2011, relève un peu du tanztheater - la pression psychodramatique et l’expressionnisme de la prêtresse wuppertalienne en moins. Une danse-théâtre à la française, certes. Mais pouvant être exportée dans le monde entier.

Soit, ce n’est pas tout à fait nouveau. D’abord, parce que le chorégraphe recycle son concept de Véronique Doisneau, une pièce datant déjà de 2004, qu’il paraît vouloir décliner jusqu’à satiété – on en a un début de séquelle ou de sérielle kyrielle avec Isabel Torres et Pichet Klunchun (2005). Ensuite, la démarche est un peu celle du Minetti (1977) de Thomas Bernhard, un portrait (ou autoportrait) d’un célèbre comédien allemand. Enfin, l’échange entre le danseur et le chorégraphe (via de nombreux courriels suivis de plusieurs jours de répétition ensemble) rappelle les expériences pré et post-soixante-huitardes générées par l’utopie de la création collective, la peinture sur le motif fondée sur l’enquête ethnologique, l’analyse anthropologique, l’étude sociologique (cf. le Living Theatre, Jerzy Grotowski, le Théâtre du Soleil, le Théâtre de l’Aquarium). Étant entendu que la communauté commence à deux. Mais le résultat de Cédric Andrieux tient la route : le spectacle n’est ni démagogique ni moralisateur.

Soit, cela peut donner l’impression de tourner un peu en rond, la « problématique » soulevée concernant surtout le milieu de la danse, et pas vraiment le tout venant qui compose le grand public du Festival d’Automne, lequel, de prime abord déconcerté, se rassure en riant bêtement aux remarques égratignant au passage les chorégraphes modernes et contemporains. Le commentaire sur la représentation, lui-même distant (ce qui ne veut pas dire distancié), un peu revenu de tout, tient lieu de présentation au premier degré. Tant qu’on ne se borne pas, comme cela arrive, à une simple note d’intention… Ce qui fait vieux jeu, c’est la caractérisation psychologique du personnage, aussi subtiles soient l’interprétation et la mise en scène – l’acteur dit tranquillement son texte, d’un ton presque neutre, sans vociférer, grâce à la béquille du micro HF (utilisé par Bob Wilson, nous pouvons en témoigner, en 1977, dans I Was Sitting on My Patio This Guy Appeared I Thought I Was Hallucinating). Mais, ceci étant dit, l’acteur, Narcisse par définition (autant que ses metteurs en scène) ne cabotine ici jamais.

Le travail à deux a permis d’aller à l’essentiel et d’éliminer les œuvres sans grand intérêt et les chorégraphes mineurs. Du coup, ce qui reste comme citations est d’une qualité incontestable. Motion et émotion finissent par l’emporter. On échappe aux dégâts du vérisme, au réalisme (socialiste ou pas), au conformisme ambiant et bien-pensant. Les co-auteurs s’interrogent sur ce que Jacques Baratier appelait autrefois le Métier de danseur, sur sa souffrance physique, sur des blessures provoquées par des chorégraphes égotiques, sadiques ou irresponsables, sur ses moments de faiblesse, ses doutes, son incompréhension (cf. le malentendu de Cédric Andrieux avec Merce Cunningham, dont il saisit après coup la conception de la danse).

Vers la fin du spectacle, le public semble également avoir évolué, comme s’il avait été initié à la danse contemporaine. On a l’impression qu’il ne réagit plus de la même façon, qu’il ne ricane plus aux mauvais endroits ou pour de troubles motifs (comme à la réapparition du danseur vêtu de l’académique de rigueur ou aux exercices d’entraînement propres à la technique Cunningham).

Le solo du Newark de Trisha Brown est contemplé en silence. La pièce de Bel-Andrieux a donc une vertu pédagogique.


P.-S.

Photo : Nicolas Villodre

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