mercredi 25 mai 2011,
par
Le titre de l’œuvre du pionnier de la Nouvelle danse belge Pierre Droulers, De l’air et du vent, signifie à la fois le manque, la pénurie, le besoin vital parfois ressentis par le commun des mortels ainsi que l’embarras, l’excès, la surabondance qu’exprime parfaitement l’expression : « Du vent ! ». Mais on peut penser également à une réflexion philosophique du chorégraphe portant sur les degrés, les états, les écarts gazeux d’un des quatre éléments par lesquels les Anciens et les alchimistes ont défini l’univers, d’un traité ou d’un ballon d’essai de type bachelardien portant sur une question actuelle (= écologique) ou intemporelle.
De ballon – terme dérivé de celui de bal qui s’applique au ballet –, il sera question à plusieurs reprises dans cette pièce, avec ces oreillers en papier kraft rappelant ceux réalisés par Warhol pour le RainForest (1968) de Cunningham (d’après une idée de Dali) gonflés comme des baudruches, menaçants ou réconfortants, servant de punching ball au danseur virtuose Stefan Dreher – interprète formé, comme Pina Bausch, à la Folkwang-Schule d’Essen, ce qui donne tout de même une idée de la qualité de sa danse.
Soit dit entre nous, on sent que l’opus n’est pas récent : non seulement l’excellent quintette (Stefan Dreher, déjà cité, le gaillard Yoann Boyer, le svelte Peter Savel, la gracieuse Katrien Vandergooten, l’expressive Michel Yang) ne se retrouve à aucun moment complètement à poil, mais en outre les danseurs… dansent ! Alléluia !
De l’air et du vent, chorégraphie assez contrastée, faite de plein et de vide (la scénographie de Thibault Vancraenenbroeck est à cet égard d’une simplicité remarquable), de silence et de musique (cf. les cordes désaccordées para-bartokiennes de Gyorgy Kurtag, les trames retentissantes de Luciano Berio, les accords majestueux de Jean-Philippe Rameau, livrés par intermittence), d’agitation et de calme, et même de passages d’immobilité absolue, date en effet de 1996, ce qui ne nous rajeunit pas. Pour sa mise à jour au théâtre de la Cité U, le chorégraphe a fait appel à la mémoire des interprètes des années 90, à commencer par celle de Dreher.
Les éclairages de Jim Clayburgh sont utiles, certes, puisqu’ils nous permettent de distinguer nettement les gestes (aucun effet psychologique ou dramatique n’est recherché : tout passe par la rythmique, la pulsion et pulsation, la bonne ou mauvaise vibration) mais ils constituent aussi des éléments de décor à part entière : les deux projecteurs cinématographiques posés au fond sont du plus bel effet, les spots suspendus aux cintres se mettront eux-mêmes à danser, balancés par les interprètes. Le jeu avec des matières toutes simples comme des paperoles, des draps en nylon, une immense couverture de survie argentée, des écrans en papier séchant sur une corde à linge est avant tout… plastique. Et le chorégraphe a conçu ici la danse précisément comme de la sculpture. Il faut dire que les danseurs sont toujours bonne pâte à modeler – et à moduler. Le thème de la manipulation est d’ailleurs présent lorsque les uns accompagnent, soutiennent comme des béquilles, facilitent le mouvement des autres.
Une même phrase chorégraphique est ainsi reprise, déstructurée, déformée, mise en boucle, ad libitum, comme dans le cas de variations musicales – on songe à l’accumulation de mouvements indépendants les uns des autres dans le court métrage fantastique Tango (1981) de Zbig Rybczynski. La pièce est austère mais jamais pesante. Les temps morts font partie du jeu et sont dosés de sorte qu’on n’ait jamais à consulter sa montre ou son iphone.
Il y a des passages réjouissants, d’autres agités et même tempétueux – la pantomime robotique, mécanique, donc comique (au sens où l’entendait Bergson) de Dreher rappelle celle de Keaton, en apesanteur, puis faisant face au cyclone, dans Steamboat Bill, Jr. (1928). Si, par hasard, sur l’pont des Arts…