Accueil du site > Critique > Le Temps des cerises et celui des merles

Le Temps des cerises et celui des merles

dimanche 18 septembre 2011,
par Nicolas Villodre


Royaumont a donc donné en primeur la dernière création de L’Eclat des Muses, la compagnie de Christine Bayle, qui n’est pas une simple reprise du Ballet de la Merlaison, conçu par Louis XIII il y a lurette, représenté en 1635, à Chantilly et à Royaumont, dont on n’a conservé que de partielles partitions relatives à dix-neuf entrées (dans le manuscrit Philidor de la BnF et celui de Kassel) et de précieuses précisions sur ces danses pré-baroques (cf. Terpsichore de Michael Praetorius), mais une recréation autorisée par un travail de décryptage, d’inter et d’extrapolation de la part de la chorégraphe et du compositeur Patrick Blanc, tous deux grands connaisseurs de la musique et de la danse de société du bon vieux temps.

La production a bénéficié (c’est assez rare et cela mérite d’être souligné) d’un fastueux habillage, au sens propre du terme, signé et même désigné par Thierry Bosquet, et d’une riche distribution où cohabitaient les étudiants du Conservatoire de Cergy (Anne-Cécile Aguirregaviria, Benjamin Casenaz, Méline Georges, Chloé Huché, Johanna Lombardi, Rebecca Ngando, Camille Soufflard, Maëva Tellier, Juliette Vitrou, Camille Yang, Justine Foiret), en civil, les excellents danseurs formés au baroque que sont Pierre-François Dolle, Caroline Ducrest, Irène Feste, Hubert Hazebroucq, Morgane Legaret, Elyse Pasquier, Loubomir Roglev, Gudrun Sklametz, Emmanuel Soulhat, et un orchestre net et on ne peut plus précis réunissant Patrick Blanc, François Lazarevitch (flûtes, cornemuses, musettes), Liselotte Emery (cornets, flûtes), Béatrice Delpierre (basson, flûtes), Camille Antoinet, Céline Cavagnac, Michel Coppé, Hélène Platone, Pascale Clément (violons), Françoise Johannel (harpe), Gérard Rebours (guitares) et Thibaut Roussel (luth).

Les élèves du conservatoire ont encadré la représentation, mis en abyme le spectacle, puis se sont effacés devant les danseurs professionnels, montrant la séparation symbolique, dialectique et bel et bien réelle entre acteurs et spectateurs, accentuée à la fin du 16e siècle par l’engouement pour le théâtre « à l’italienne ». On a ensuite enchaîné sans discontinuer ou presque (de brefs passages pantomimiques et deux répliques prononcées avec l’accent rocailleux d’autrefois faisant office de livret) les danses d’origine paysanne que pratiquaient le roi et la noblesse, en commençant par des branles de plusieurs espèces : branle simple, branle gai, branle de Poitou, double de Poitou, etc.

S’est mis en mouvement, par là même, le dispositif de la chasse au merle, une équipée à la fois sauvage et très méthodiquement ordonnancée, avec quantité de petits métiers ou de fonctions sociales parfaitement définies à l’époque, mais qui ont perdu leur raison d’être, et autant de protagonistes que doivent incarner des danseurs se changeant à vue : les porte-cages d’émerillons ou de faucons, le chef de vol et son aide, les marchands de leurres, le major et ses assistants, les picoteurs, le premier écuyer, le pourvoyeur d’oiseaux, les pistoliers, les chasseurs buissonniers, le scerpier, le mascarin ou giboyeur, le preneur d’oiseaux à la pipée, le tendeur de filet…

Rien de bien clair pour nous, aujourd’hui, dans ce rituel associant la danse à la chasse, la merlaison (néologisme proposé par Louis XIII) à la flirtaison (le roi étant, paraît-il, amoureux au moment où il écrivit ce ballet). A la distance où nous étions, nous n’avons pas pu apprécier à leur juste valeur la finition des costumes, les expressions du visage des comédiens que sont tous les danseurs de Christine Bayle, la dépense d’énergie des musiciens, à commencer par le virtuose François Lazarevitch qui, par ses éclats de muse et/ou de cornemuse, parfaitement sonorisés pour le plein air, relance sans cesse l’intérêt du spectateur lorsque pointent les baisses d’attention.

Nous avons pu admirer, par contre, pour ne pas dire en revanche, la danse. Autrement dit, la fluidité de la ligne chorégraphique proposée par Christine Bayle, maintenant lisible et sûre, car travaillée et retravaillée depuis les ébauches vues (cela semble déjà si lointain) au CND ou à la Galerie des glaces du château de Louis XIV. La troupe dispose, dorénavant, de tout son temps pour affiner la calligraphie, s’affermir et s’affirmer. Et enfiévrer d’autres publics.


P.-S.

Photo : Nicolas Villodre

Répondre à cet article




événements  |   Focus  |   Critique  |   Reportage  |   Formation  |   Médias  |   Auditions  |   Forum  |  
Suivre la vie du site RSS 2.0   |  Espace privé  |  Infos légales  |  Contact