Accueil du site > Focus > Brigitte Gauthier décrypte Pina Bausch

Interview

Brigitte Gauthier décrypte Pina Bausch

mardi 9 février 2010,
par Charlotte Imbault


« Je fais partie des gens qui ont su danser avant de marcher. » Brigitte Gauthier, auteur du livre Le langage chorégraphique de Pina Bausch, s’intéresse, après ses essais sur Harold Pinter, à la danse. Par les mots cette fois. Cette enseignante de littérature anglaise à l’Université Lyon 3, baignant dans le théâtre et le cinéma part pour l’Allemagne. Marquée dans son adolescence par une photo de femme suspendue le long d’un mur à quelques centimètres du sol (célèbre photographie de Guy Delahaye de la chorégraphie Barbe-bleue), Brigitte Gauthier, décide en 2001, l’image toujours en tête, de se remettre à l’allemand et de se rendre à la Folkwang-Hochschule d’Essen, temple de la danse expressionniste allemande où Pina Bausch a été formée, pour commencer ses recherches. Elle part à la rencontre de son choc artistique, de « la déesse de la danse », comme elle l’appelle avec admiration. Plusieurs livres ont déjà été publiés sur Pina Bausch et notamment un, de référence, Pina Bausch ou l’art de dresser un poisson rouge, écrit par Norbert Servos. Alors, encore un livre sur le sujet ? Éclairage sur ce dernier ouvrage, paru quelques mois avant la mort de la chorégraphe.

Quel était votre point de vue en abordant votre étude ?
J’ai voulu comprendre comment fonctionnent les spectacles de Pina Bausch, retrouver un système de langue et construire des ponts d’un spectacle à l’autre. Il n’était pas question de prendre les pièces une à une et de les raconter. Ce n’est pas que je sois contre le principe de la narration, car il a une utilité : il donne à voir une continuité au lecteur, mais que reste-t-il alors de l’essence des œuvres, de ce qui les constitue en leur sein ?

Quels sont les éléments constitutifs du travail de Pina Bausch qui caractérisent son langage chorégraphique ?
Les spectacles présentent des modules, des rituels et des reprises. Ce sont des variations construites en boucle qui font ressurgir des gestes forts et des codages physiques très particuliers. L’œil est alors arrêté sur un phénomène gestuel déroutant, mais inoubliable. Ce qu’il y a de fascinant dans le travail de Pina Bausch, c’est qu’elle emprunte, bien évidemment, à la danse classique et à la danse moderne, mais elle crée également une gestuelle qui n’appartient qu’à elle et qui n’est pas reproductible sans être immédiatement reconnaissable. J’ai tout d’abord identifié ce « nouveau » vocabulaire, constitué, entre autres, par le repli, le resserrement, le lâché, le déroulé et le balayé de cheveux. La structure des pièces est pensée en fragments, par collage et assemblage. Pina Bausch emprunte au cabaret, au théâtre, et même à la natation ! Je pense à Vollmond (2006) et ses glissades dans l’eau.

Comment qualifieriez-vous la nature de votre regard porté sur les pièces de Pina Bausch ?
Je suis une observatrice. Les chorégraphies avant tout. J’ai passé sept ans à voir et à revoir l’ensemble de son œuvre. J’ai pu en visionner beaucoup aux archives de la danse à Cologne, dans des petites cabines aux rideaux noirs ! Le but du livre n’est pas de donner mon interprétation des pièces, mais de délivrer des clés de lecture au futur spectateur. Le texte ne discute pas les chorégraphies. Le mode d’écriture a été au service de ce dont je parle. Mon regard n’était pas celui d’une intellectuelle, mais celui d’une femme. J’ai été très sensible à la cause de la femme défendue par Pina Bausch. Elle a un regard absolument unique sur l’interaction entre les hommes et les femmes. Le vocabulaire identifié est au service de l’état des lieux des rapports hommes-femmes à une date particulière. Son œuvre a énormément changé au cours des décennies, mais le principe reste toujours le même : ces successions d’instants, de bascule entre l’amour et la déception, face à l’amour. Dans les premières œuvres, apparaît un rapport de violence extrêmement ancré dans un mode sadomasochiste comme, par exemple, pour Barbe-bleue (1977) où les femmes sont traînées comme des chiffons, balancées comme du linge sale ou scotchées au mur. Dans les dernières pièces, la violence est toujours là, mais plus fluide. La musique contemporaine la replace dans une autre dynamique. On se cherche et on ne se trouve pas. Dans Sweet Mambo (2008), la danseuse répète un « You talkin’ to me ? » qui demeure sans réponse. Le langage chorégraphique chez Pina a avoir avec la traduction de l’enjeu hommes-femmes.

Comment avez-vous pensé la structure du livre ?
Le livre est en deux parties. La première s’intitule : « Pina Bausch au pays des merveilles », alors que les œuvres anciennes de Pina sont terrifiantes, et la seconde partie « Pina Bausch au pays des catastrophes », alors que les œuvres récentes sont plus fraîches, plus colorées, plus positives et sont traversées par un sentiment de paix. Globalement, la structure de ce texte n’est pas chronologique, elle va et vient, en spirale, entre les différentes époques. J’essaye de faire voir les correspondances. Dans le premier titre, on entend Lewis Carroll et Wim Wenders. Pina Bausch incarne cette petite fille, Alice, qui a gardé à la fois une innocence et une capacité magique de percevoir le monde sans être perdue par les discours des grands. Le pays des merveilles se réfère à la période allemande et ça ne peut être qu’ironique dans une Allemagne d’après-guerre.

Vous dites avoir beaucoup reproduit vous-même les mouvements des chorégraphies de Pina Bausch pour pouvoir mieux analyser son langage. Lorsque vous voyez un spectacle de Pina Bausch, avez-vous une approche kinesthésique ?
Complètement. Je peux être un spectateur bien éduqué et ne pas bouger sur mon siège et pourtant ! Le spectacle, je le vis à l’intérieur et je le joue de A à Z. Je peux danser sans bouger ! Pina Bausch, en rendant au corps et au monde de tous les jours une résonance spectaculaire, a su perturber et toucher l’intérieur des corps de spectateurs qui n’ont jamais dansé. Les instants que j’appelle « clash », les gestes forts, on ne les voit pas, on les ressent dans les entrailles. Un spectacle de Pina Bausch, on le porte en soi jusqu’à la fin de ses jours.

Le Langage chorégraphique de Pina Bausch, L’Arche, 2009, 224 p., 16 €

Répondre à cet article


événements  |   Focus  |   Critique  |   Reportage  |   Formation  |   Médias  |   Auditions  |   Forum  |  
Suivre la vie du site RSS 2.0   |  Espace privé  |  Infos légales  |  Contact