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Les Corsino dans le bain numérique

vendredi 20 janvier 2012,
par Nicolas Villodre


Le Centre des arts d’Enghien, qui avait présenté il y a quelque temps une excellente monographie visuelle de l’espiègle Pierrick Sorin, a poursuivi ce travail de mise en valeur d’auteurs audiovisuels en laissant carte blanche à Nicole et Norbert Corsino, deux des pionniers français de ce qu’il est convenu d’appeler l’art vidéo, dans une proposition ayant pour titre Surf et surface, navigations chorégraphiques. Quoi de mieux pour entamer cette année 2012 ?

On ne présente plus ces ex-danseurs contemporains, passés du chair et os théâtral à la « nouvelle scène » (pour reprendre le vocabulaire du Bauhaus) du virtuel que sont le film, la vidéo et le numérique. L’exposition, conçue par les ciné-chorégraphes (ou vidéauteurs ou digitateurs) eux-mêmes (avec, entre autres, l’aide de la talentueuse inventrice d’ambiances lumineuses, Pascale Bongiovanni, et le complice de toujours, le compositeur Jacques Diennet), juxtapose installations et images en deux et trois « d » impeccablement diffusées sur différents types d’écrans/supports/surfaces.

Cela commence fort, par un mur noir, point aveugle ou pan de kaaba ajouré de minuscules fenêtres qui, de près comme de loin, ne sont plus de simples icônes, des reflets ou représentations du monde, la pêche en fin de circumnavigation, mais une énigme, un questionnement du regard du spectateur, qu’il soit vulgum pecus, amateur d’art ou adorateur de veau d’or. Un « bloc d’aveuglement », comme disait Laurence Louppe à propos d’une autre de leurs réalisations. Cela se poursuit suivant une logique cinétique, rythmique, pas seulement écranique, avec, comme il se doit, des temps forts et d’autres, selon nous, plus faibles, lyriquement ou graphiquement parlant.

N+N sont trop fidèles en amitié, trop attentifs aux choses et aux gens, comme le rappelle Yves Zoberman dans la préface au catalogue de l’exposition, « trop humains », pour défaire les liens qui les attachent aux autres, aux danseurs en particulier, pour les défigurer totalement, les transmuter ou les faire passer à la trappe (à la moulinette, aurait dit Averty) vidéographique. Devenus électrons libres, ils continuent de la sorte leur carrière de danseurs et jouent les « extras » au côté de leur emblème, Ana Teixido, qui n’a pas pris une ride en vingt ans. La matière, la texture, la nature de l’image ont évolué depuis les années 80 mais l’univers des Corsino, réel ou cybernétique, garde son unité initiale. Son originalité.

La rigueur formelle, l’approche scientifique, le soin maniaque, presque clinique ne doivent pas être confondus avec de la froideur. Le duo est méditerranéen, il ne faut pas l’oublier. Leurs recherches plastiques produisent toujours des effets sensibles, subtils, qui captiveront les uns, lasseront peut-être les autres, mais ne laisseront jamais l’observateur indifférent.

Des pays lointains et des contrées extrêmement orientales, ils ne rapportent pas que des impressions, des paysages ou des images mais d’autres allures, diverses manières de vibrer, un tempo assagi, un certain état de dilution, des teintes vaporeuses, ce que montre très bien leur diptyque typique, ou portrait-paysage asiatique rapprochant, en les faisant contraster, idéal féminin et idéogramme, geste et fixité, corps et calligraphie. En une synchronie absolue.

L’abstraction relative, autrement dit la métamorphose des corps, sans cesse à l’œuvre chez N+N, n’a nul besoin de ces trucs à la Méliès qui, par passe-passe, vous transforment une danseuse en papillon. Avec souvent des moyens très simples, comme ce jeu d’accomodation du regard obtenu en déréglant l’objectif ou le diaphragme à la prise de vue, les vidéastes épurent les silhouettes, désaturent jusqu’à l’effacement les éléments de décor et font de leurs modèles des signes dansants.


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