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Les Faux et vrais-semblants d’Ikkô Tamura

vendredi 18 novembre 2011,
par Nicolas Villodre


Benjamin Bibas rappelait en 2003 dans le magazine Rézo que le butô est apparu en 1959 avec le premier spectacle de Tatsumi Hijikata, Kinjiki (Couleurs interdites, titre emprunté à un roman de Mishima). Ikkô Tamura, le chorégraphe de la pièce Omamagoto, formé par Akaji Maro au sein de la plus ancienne compagnie de butô au monde, Dairakudakan, qui va bientôt fêter ses quarante ans d’existence, pense qu’il ne suffit pas de se poudrer en blanc pour devenir danseur butô, mais que cette discipline est très abstraite : « C’est comme le questionnement sur ce qu’est le bonheur. La réponse diffère selon les personnes. En tout cas, je crois que le butô peut exister aussi bien dans la façon de se tenir d’une vieille dame que dans la gestuelle d’un cuisinier qui retourne ses brochettes de yakitori. »

La poudre produit pourtant des effets dans ce beau spectacle programmé par la Maison de la Culture du Japon à Paris, en novembre dernier. Un maquillage qui avec la coiffure minimale de bonze des hommes, le string servant d’uniforme aux deux sexes, camoufle, défigure, transfigure, cache en partie la nudité, unifie et insuffle un « esprit de corps » à la douzaine d’artistes composant la troupe (les talentueux et expressifs Takuya Muramatsu, Kumotarô Mukai, Ikkô Tamura, Atsunori Matsuda, Tomoshi Shioya, Daiichirô Yuyama, Kôhei Wakaba, Naoya Oda, Naomi Muku, Azusa Fujimoto, Aya Okomato, Yumiko Nashimori). Quelques quintes de toux de la part de spectateurs particulièrement sensibles (allergiques ou asthmatiques ?) qui ne manquent pas de se produire lorsque les secousses de la tête ou des membres des danseurs projettent dans l’atmosphère gouttes de sueur et particules de riz. Des traces sur la scène du magnifique auditorium du quai Branly qui sont plus que de simples taches, puisqu’elles écrivent, après coup, la partition chorégraphique, résument et condensent en peu d’espace la durée classique de la performance (un peu moins d’une heure trente), les pas, les faits et gestes des acteurs. Comme une œuvre d’Action Painting.

Le titre de la pièce, Omamagoto, signifie, grosso modo, « jeu de rôles », autrement dit le passe-temps enfantin par excellence, celui qui n’a d’autre but que la recherche du plaisir pur, qui se distingue de la compétition car il n’a ni gagnant ni perdant (tout le monde est gagnant-gagnant !) : celui de la dînette mais aussi du « on dirait que » qui est à l’origine des échappées de l’imaginaire et de l’abondante littérature des contes et légendes. Cet esprit ludique qui anime à chaque instant l’œuvre d’Ikkô Tamura (supervisée par le directeur artistique et peut-être même de conscience Maro Akaji) est une métaphore du processus de création lui-même, qu’on ne saurait couper du travail d’improvisation des interprètes ayant, tous, à un moment ou à un autre, ajouté une pierre à l’édifice – ce thème de l’architecture, de l’érection ou de l’élévation conclut d’ailleurs, et ce n’est pas un hasard, le spectacle.

N’étaient quelques disconvenances (selon nous !) comme le très anecdotique brossage de dents du début et les morceaux de bravoure systématiquement surlignés par un accompagnement musical vulgos rappelant celui qui soutient parfois les numéros d’acrobates chinois que programme chaque hiver le Cirque Phénix, pelouse de Reuilly, le show serait tout bonnement remarquable. On passe subtilement du réel au merveilleux, du quotidien au rêve, du physique au fantomatique et, grâce à un travail très précis sur les éclairages, de l’ombre à la pleine lumière. Ce basculement, ce changement de niveau, cette métamorphose sont symbolisés par deux êtres hybrides, deux sirènes ou hommes-poissons tout droit sortis d’un collage dada ou surréaliste - on pense aux poissons volants et aux oiseaux immergés dessinés par Max Ernst en 1921 et, plus près de nous, à tous ces héros de comics et de mangas ayant pour noms : Andromeda, Attuma, Marina, Naga, Triton, ou encore aux déguisements des membres de Mummenschanz.

On assiste à un carnaval des animaux : à une revanche de ces êtres étranges sur les hommes – les mangeurs de sushis étant, à leur tour, littéralement, cannibalisés par leurs proies qui ont vraiment la tête de… lamproies. Pas de conte sans morale.

La gestuelle des danseurs est fine, les passages de pantomime, réussis, la durée de chaque tableau, juste, les trouvailles chorégraphiques et visuelles, abondantes. Aucun temps mort, donc, aucune lourdeur. La pièce est, on peut dire, parfaitement construite.

Les hommes à tête de maquereau (ou créatures à tête de moruette), les Sanzu-uo, qui se déplacent délicatement en battant des ailes comme des mouettes, hanteront longtemps les spectateurs.


P.-S.

photo : Nicolas Villodre

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