Forum du Blanc-Mesnil
jeudi 5 novembre 2009,
par
Pour fêter la fin de ses trois années en résidence au Forum du Blanc-Mesnil, Alban Richard nous promet une folie. Avant d’entrer dans la première salle, difficile de savoir ce qui se cache derrière ce terme ; le baroque de la folia –répétition et modification – ou l’altération mentale ?
La soirée est composée de cinq moments selon les règles de composition du théâtre Nô. La traversée, longue de trois heures, se fait en bonne compagnie. Au côté des collaborateurs réguliers du chorégraphe [1], sont jetés pêle-mêle dans la bagarre : Shakespeare, Carmelo Bene, Emily Dickinson, Samuel Beckett, Laurie Anderson, Tori Amos, Kurosawa, Philip Glass, Nina Simone et la musique rituelle des Murungs, peuple tibéto-birman connu pour ses orchestres d’orgues à bouche.
Que se passe-t-il une fois la première porte franchie ? Petit témoignage pour ceux qui n’auraient pas fait le déplacement.
Martha Moore nous accueille avec un texte dont un fragment demeure, ourselves behind ourselves. La sarabande des dieux, des guerriers, de la femme puis de la femme folle, des démons peut alors commencer.
Les dieux, le charme est noué. Trois femmes-totems aux jupes lourdes et aux torses nus dessinent un axe mouvant. Elles vont tracer des cercles de leurs pas et de leur buste jusqu’à la désunion. Au beau milieu de cet ordre subtil, les sorcières de Macbeth entrent en scène. Cocorico crié, fumées, langues mêlées, fini le tohu-bohu la bataille est gagnée et perdue, ricanements ; elles créent le déséquilibre et scellent le charme. Les lignes précieuses partageront le plateau avec l’exubérance.
Les guerriers, ruine face aux lointains. Deux hommes luttent, enlacés, attachés l’un à l’autre par une étreinte implacable. L’oreille occupée de Cube vrai refuge enfin quatre pans sans bruit à la renverse [2], le regard et le corps découvrent la matière de Lacis, dernière des Trois études de séparation. Les deux hommes semblent échappés des Hommes violents [3] de Duane Michals, tout à la fois en lutte et en lien.
La femme, I’ve dropped my brain. Emily Dickinson lue du fond d’un fauteuil, chaussures ôtées, en compagnie du piano d’Aurélien Richard et de Fantôme [4]. Dense intimité avant de rencontrer la femme folle.
A conspiracy [5]. Lionel Hoche s’expose, piégé dans les systèmes de composition d’Alban Richard. Ce ne sont pas comme dans ses créations les objets qui s’accumulent mais des phrases et des sons. Tout comme la voix, le corps est repris et modifié : tremblement, secousses, hésitations, recul et cercles, vaine tentative de redressement.
Des instincts de danse, les démons. Superposée à l’usure de la folie présentée par a conspiracy, la danse infernale de tous s’insinue entre les spectateurs et devient fête sous les doigts de Dj Shalom. Allons-nous remuer aussi nos démons ? La présence des danseurs n’empêche-t-elle pas la danse de tout un chacun ? Agréable surprise, la folie est contagieuse et la folia transmissible de corps en corps.
[1] Lumière : Valérie Sigward, son : Felix Perdreau, assistante du projet : Agathe Pfauwadel, éléments de costumes : Corine Petitpierre. Interprètes : Mélanie Cholet, Max Fossati, Laurie Giordano, Lionel Hoche, David Lerat, Martha Moore, Laëtitia Passard et Jesus Savari. Musiciens : Laurent Perrier, Aurélien Richard, Dj Shalom.
[2] Samuel Beckett, Sans, Les Editions de Minuit, 1969.
[3] Photographie de 1983.
[4] Film de Xavier Baërt.
[5] Solo créé par Alban Richard et Lionel Hoche en juin 2008, commande du SACD pour le Vif du Sujet.