dimanche 26 juin 2011,
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Ya rien à dire. Parlons-en donc. De quoi ? De la pièce de Tompkins, Black’n’blues, A minstrel show, à La Villette. Et ne boudons pas notre plaisir. Malgré quelque défaut mineur ici ou là (une structure, comme souvent dans ces cas-là, chronologique et non thématique, déroulant routines « minstrels » des années 1830 à 1860, « coon » songs 1900, blues des années 20, lindy-hop ou jitterbug de 1927, R’n’B jordanien des années 40, soul brownienne des années 50 et 60, funk jacksonien des années 70, rap du tournant des eighties, une forme rassurante, rétro, assez proche de celle du Magic Circus de Jérôme Savary, même si le ton est, aucun doute là-dessus, plus « contemporain », une playlist arbitraire avec une version de « Proud Mary » trop sage par rapport à celle de Tina Turner, et un « Strange fruit » forcément décevant si on le compare à celui de Billie Holiday), ce spectacle est une incontestable réussite.
La salle Boris Vian de la Grande Halle de la Vaudevillette, pleine à craquer d’une audience réjouie, se prêtait d’ailleurs parfaitement à ce théâtre musical revisité. D’abord, l’échelle humaine et l’acoustique des lieux permet aux chanteurs et acteurs de se passer de micro, comme c’était le cas au music-hall jusqu’à l’arrivée des crooners – on se souvient du scandale déclenché par Jean Sablon qui osa, l’un des premiers en France, amplifier son filet de voix pour obtenir plus de puissance et, aussi, de velouté. Ensuite, parce que l’auteur du « Déserteur » (1954) et de « La Java des bombes atomiques » (1955), souffleur semi-pro et critique de jazz, écrivit, en 1946, un faux roman « noir » au titre provocateur, J’irai cracher sur vos tombes, une histoire anti-raciste située dans le sud des Etats-Unis, ayant pour héros un « nègre-blanc » – ce roman, censuré lors de sa publication, fut porté à l’écran et on sait que le pseudo-Vernon Sullivan et vrai malade du cœur, par une sorte de malédiction, mourut d’un infarctus lors de la première du film au cinéma Le Marbeuf.
Tompkins, comme Vian, sont en empathie avec l’art afro-américain qu’ils aiment, sachant parfaitement, comme Nino Ferrer, Nougaro ou Gondry, qu’ils ont pour handicap le fait d’être blancs – nous avions vu à New York, lors de sa sortie, l’excellent film de Spike Lee, Bamboozeled, The Very Black Show (2000), avec rien de moins que Savion Glover qui réagissait en tant que "coon" à l’inconographie du minstrel. On attend avec curiosité le traitement du sujet du « grimage » et du « blackface » qu’en donnera l’humoriste Pascal Légitimus, cet automne, non pas à Pékin mais à Paris, ne serait-ce que pour avoir un point de vue métis.
Un bref prologue distancié avec des artistes en civil venus, par l’entrée du public, soi-disant passer une audition pour Mark Tompkins, donne le ton de la chose. La critique, par la suite, sera bien sûr celle du Spectacle, et de la société qui va avec, mais avec ses moyens propres, qui sont ceux de l’entertainment (la magie de la scène sans fascination complaisante : "Certes, nous aimons la beauté, mais une beauté un peu rugueuse", précisera une des protagonistes) et sur un mode léger, pas du tout sentencieux, ramenard, culpabilisant. Cette élégance s’accorde avec les pointes d’humour qui émaillent des dialogues efficaces, fort bien dits par les comédiens, mettant en pièces les clichés de l’intolérance et de la ségrégation.
On n’est pas pour autant dans la désinvolture. Tout ici est au point. P.A.D : prêt à diffuser. Le décor, simple, bricolé, fonctionnel de Jean-Louis Badet, à base de palissades faisant tantôt office de paravents, comme dans une scénographie de Gordon Craig, tantôt de bancs publics, une petite estrade en bois brut pouvant longtemps attendre d’être lustrée, et quelques autres éléments : des rideaux de scène déchirés, déchiquetés, oripeaux dérisoires, dédoublés, complétés par ces courtines en patchwork, dévoilant une toile de fond de Plantation protégée par des angelots, un clavier électrique customisé et camouflé en piano bastringue, rustique, vintage, avec un système de ventilation assez étudié – de considérables percées arrondies produites, littéralement, à l’emporte-pièce. Des costumes somptueux, choisis, adaptés, confectionnés sur mesure par M. Badet. Des éclairages signés David Farine, aux petits oignons, avec une rampe de lancement fixée au sol, des tons et des intensités dosés avec justesse, des effets à-propos. Une distribution remarquable : le shakespearien Geoffrey Carey, le taquin Mathieu Grenier, l’ardente Séverine Bauvais, la gracieuse Dorothée Munyaneza, la frêle Antje Schur, la malicieuse Isnelle da Silveira, au minimum, excellents pour ce qui est de la danse (claquettes incluses), acteurs complets et chanteurs convaincants, notamment dans le gospel. Des arrangements musicaux impeccables et une performance loufoque de Mathieu Grenier.
Tompkins triomphe humblement, en coulisse. Sa mise en scène est nickel. Chanteur lui-même, soucieux de la question vocale, il a engagé Evelyne Menaucourt qui a su obtenir des artistes un résultat étonnant. Une polyphonie délicate, subtile, on ne peut plus raffinée.
photo : Gilles Toutevoix