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Maroussia Vossen, Pattes de deux

mardi 21 décembre 2010,
par Nicolas Villodre


Ce court métrage de danse co-réalisé par Laurence Braunberger, Maroussia Vossen (qui en est aussi l’interprète), Antoine Miserey et Etienne Sandrin, que nous avons eu l’occasion de découvrir en primeur et projection privée dans les locaux des Films du Jeudi, est un prototype hors de toute norme actuelle.

Tourné et monté en numérique mais étalonné en noir et blanc, sans dialogues si ce n’est quelques cartons datant du bon vieux temps du cinéma muet, musiqué après coup par le talentueux et swinguant Mauro Coceano, compositeur inspiré dans le cas présent à la fois par Erik Satie et par Jean Wiener, découpé, dentelé, ciselé par Véronique Lindenberg, monteuse interventionniste qui n’hésite pas à contredire la manière pantomimique, faussement « primitive » de la réalisation, l’opus débute par une scène d’extérieur captée non pas place de Brouckère (dont il est question dans le nostalgique « Bruxelles » de Jacques Brel, mais place Dauphine à Paris – l’une des plus belles de la capitale.

La danseuse apparaît telle une Vénus à la fourrure – sans son fouet, toutefois, avec essentiellement le feu intérieur. Ce vêtement n’était pas, au départ, ainsi que le signala Maroussia dans sa présentation du film, un choix esthétique, mais bel et bien une nécessité pratique – le climat frisquet au moment du tournage en appelant au partage charitable (martinien) du vêtement, prêté en l’occurrence par Laurence Braunberger. Cette toison ou deuxième peau de la jeune femme (le cinéma, jusqu’à il y a peu, avait aussi une peau, fine, et même peaufinée, qu’on appelait « pellicule ») annonce le pelage, chargé en électricité, de la vraie vedette du film : le matois matou Djaleng…

La transition entre le monde réel et celui du ciné (le studio) se fait le plus simplement du monde : Maroussia ôte lentement son ample fourrure et se dévoile un peu, sobrement vêtue de noir, en pantalon (elle a la même ligne qu’Audrey Hepburn dansant dans la cave germanopratine et existentialiste de Funny Face). La danse, de photographique (les différents « points de vue », angles et autres mouvements d’une caméra à l’épaule tentant d’attraper, de piéger, de figer ceux de la danseuse), devient graphique.

Le duo entre le chat (qui, entre parenthèses, s’avère un peu cabot) et le rat d’hôtel qu’incarne, si l’on peut dire, Maroussia, en tenue d’Eve du cinématographe (le look Irma Vep) peut dès lors commencer. Le jeu de séduction fait place à celui de la rivalité (miroir, qui est la plus belle ? qui paraît la plus bête ? qui bouge le mieux ? qui aura raison de l’autre ?). On pense alors au numéro rêvé, quasi-impossible dans la vraie vie, originaire de Saint Pétersbourg, que nous avions vu il y a quelques années au cirque Phénix (celui de Darja Golobokiha et ses chats dressés, si nos souvenirs sont bons) et on imagine la difficulté du tournage ainsi que le nombre de prises nécessaires à la chorégraphie de ce pas de deux inédit – le Chat botté n’étant à ce jour que l’argument d’un ballet néo-classique de Roland Petit.

Après quelque référence-révérence à Cocteau (film défilant à l’envers), on se situe dans un univers plutôt « sixties », très « Dim dam dom », assez Wiliiam Klein. Et on a en mémoire les audaces formelles d’un Raoul Sangla filmant pour la télé à deux chaînes de l’ORTF les danseurs de Dirk Sanders habillés de blanc, évoluant sur fond blanc, animant ou rendant cinétique Malévitch (comme ce réalisateur, les auteurs n’hésitent d’ailleurs pas à fondre au blanc). Ici, le contraste est poussé au maximum. Le format paysager appliqué à la danse (16/9es, ou 1,75 ou 1, 85 ? peu importe) est littéralement détourné puisque le film présente les deux « bêtes de scène », alternativement, sous forme de portraits, avec peu d’air autour. Quelques très gros plans détaillant la texture de chacune des deux stars, les caractérisent avant de les rendre abstraites.

Le film est fluide, léger, comme, du reste, tout l’art de Maroussia.

Il est dédié à Chris Marker.


P.-S.

photo : Nicolas Villodre

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