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Моисеев : Sacré caractère !

mardi 27 décembre 2011,
par Nicolas Villodre


De la danse de caractère, une danse de genre s’il en est, Igor Moisseiev a fait un genre de danse en soi. Avec ses règles, aussi strictes que celles du ballet (le chorégraphe ayant été formé au Bolchoï), qui relèvent surtout d’impératifs purement cinétiques (un documentaire qui lui est consacré, que nous montrèrent Laurence Guez et Yves Zoberman à Moscou, nous donna une idée plus précise du travail en studio et du processus de mise au point qu’exige chaque tableau). Avec sa générosité byzantine – l’horreur du vide propre à l’orient. Et ses motifs qui ne sont pas seulement des motivations d’ordre géopolitique (régionalistes, nationalistes, impérialistes). Moisseiev, mort centenaire, est le Kazuo Ohno de la danse traditionnelle soviéto-russe et le Busby Berkeley d’un ballet pour music-hall porté à un niveau inégalé, à Broadway ou ailleurs. Comme le maître du butô, il a été fasciné par la danse espagnole qui, sauf erreur de notre part, se situe en dehors de la galaxie russe. Il a débuté sa carrière un peu de la même manière que le metteur en scène américain, en chorégraphiant des parades, des défilés et autres mouvements proches de la chose militaire. Le résultat est en tout cas stupéfiant.

L’abstraction qui découle du travail d’ensemble fait penser au mouvement de la peinture et de la sculpture « op », qui produisent leur effet de fascination immédiat sur les spectateurs (cf. les pas glissés du fameux ballet Les Partisans qui date de 1950). La danse de Moisseiev, extrêmement savante, n’a rien d’intellectuel car elle est essentiellement basée sur les lois universelles de la perception – d’où son succès planétaire, jamais démenti. Elle s’adresse donc à un large public qui ressort du spectacle non seulement distrait mais réjoui, revigoré, remobilisé. La mécanique (stakhanoviste) de Moisseiev (cf. Un jour sur un navire, 1952 qui n’est pas si éloigné que ça du Fancy Free, 1944, de Jerome Robbins), l’équivalent de la machine de rêves hollywoodienne avec ses girls à profusion (d’idéologie tayloriste), ne déshumanise pas les danseurs, qui sont paradoxalement identifiables individuellement, très différents les uns des autres, chacun d’eux ayant, en outre, sa spécialité. On a parlé d’URSS et de Russie mais c’est l’Ukraine qu’il faudrait évoquer ici puisque, comme Serge Lifar (à qui nous faisait songer, le soir de notre venue au palais des Congrès, son disciple Cyril Atanassoff, présent dans la salle) ou comme Sol Hurok, le plus grand imprésario du XXe siècle après Diaghilev et dont l’image est projetée en banc-titre dans le clip vidéo qui inaugure le show, Moisseiev est originaire de cet État redevenu indépendant en 1989. Le prologue vidéo cite une phrase somme toute assez lifarienne de Moisseiv résumant sa conception du style : « Attachez-vous à chaque détail. » Ainsi qu’a coutume de dire Jean Babilée, le style, tel le diable, est dans les détails…

Le spectacle vu en décembre dernier à Paris est composé de temps forts et d’autres, plus faibles (cf. le tableau un peu décevant consacré au Malambo, une forme de zapateado argentin, comparé au traitement plus moderne vu dans Zoopsie Comedi, 1986, de Lolita et Beau Geste, avec ses fouets, ses bolas et ses costumes griffés Lacroix). En dehors d’un ou deux exemples hors sujet (cf. la jota aragonaise, avec de belles saltations évoquant celles de Miguel Ángel Berna), on assiste à un gala de danses inspirées par diverses ethnies d’Europe centrale et orientale, collectées sur place par le chorégraphe, comme l’avaient fait, avant-guerre, Antonia Mercé au nord de l’Espagne, Katherine Dunham aux Caraïbes et Margaret Mead à Bali. Danses aux costumes chatoyants comme ceux des Ballets Russes, numéros d’origine kalmouke, tatare, adjare, moldave, etc., mouvements chorégraphiques alternant avec des pantomimes frôlant la désuétude ou des routines cabaretières amusantes (cf. La Lutte des deux gamins). On est dans cette nostalgie intemporelle dont traite Alberto Cavalcanti dans son Champagne Charlie (1944) ayant pour thème le music-hall victorien, ou Benny Hill (auquel fait immanquablement penser un danseur au visage poupin) qui, dans ses émissions de télévision des années 70-80 juxtaposait gags, girls sexy, variété internationale, mime et magie, voire Peter Chelsom qui, avec Leslie Caron et Jerry Lewis, se penchait sur les origines de cet art populaire.

Les mouvements sont amples, visibles du dernier rang mais restent gracieux. Les effets visuels produits par les déplacements d’ensemble (en diagonale, en ronde, en spirale) sont diaboliques ou, en tout cas, mesmériens, hypnotiques. Les danseurs se révèlent parfois aussi des acrobates. On a droit à des virtuoses au sol, vous savez ? ces éléments extraits d’un folklore russe annonçant la breakdance, à des voltigeurs circassiens capables de multiplier sauts en tous genres, la plupart du temps jambes écartées à 180°. On a donc tout pour être comblé en cette période festive, en dépit de la crise : des dizaines d’artistes sur scène, un orchestre efficace dans la fosse avec quelques solistes se mêlant par moments au spectacle, des costumes chamarrés à leur maximum de saturation, des éclairages réglés avec précision mettant tout ce beau monde en valeur. Que demande le peuple ?


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