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Myriam Gourfink tue le temps

vendredi 10 juin 2011,
par Nicolas Villodre


Après Daniel Larrieu, qui s’était mesuré aux gigantesques lames d’acier de Richard Serra, après Carolyn Carlson, qui avait réussi à camoufler avec sa troupe roubaisienne l’encombrant chantier « Allemagne année zéro » fourguant en contrebande les croûtes de peinture-peinture d’un petit maître (chanteur) aux bons sentiments dont on a oublié le nom, les organisateurs de Monumenta ont eu l’idée, a posteriori, évidente, d’inviter la chorégraphe Myriam Gourfink à présenter une autre version de sa pièce Les Temps tiraillés produite avec l’IRCAM, étrennée en 2009 au Centre Pompidou, dans le ventre pas si mou que ça du Leviathan d’Anish Kapoor.

L’espace, que Kapoor a exploité intelligemment, au mètre près (c’est la seule œuvre de Monumenta "conçue spécialement" pour ce lieu, pour reprendre l’expression du commissaire Jean de Loisy, puisque celle de Boltanski ou même celle de Serra auraient très bien pu être placées n’importe où ailleurs, quant à celle de l’Allemand, on n’en parle même pas !), est cette grande serre bordant la Seine, côté Cours de la Reine. Un palais des Mille et une nuits construit pour l’Exposition universelle de 1900, voué depuis plusieurs années à la vacuité, redevenu, le temps d’un été, une grotte préhistorique, une caverne d’Ali Baba vidée de tout fétiche et de tout signe figuratif, destinée "simplement" à recueillir et à restituer des sensations fortes. Demandant à ses visiteurs d’être "Zen", comme on disait dans les années 70, autrement dit, disposés à contempler.

Le soir de la performance, la catacombe (Victor Hugo associe les égouts de Paris aux intestins du Léviathan) s’était transformée en boîte de nuit. Avec des limites incertaines et des teintes chaudes (la couleur prune choisie par Kapoor était désaturée par la lumière du soir, assombrie par le climat orageux). L’intérieur de la bête, qui semble minuscule comparé à sa voilure vue côté convexe, depuis les coulisses (la visite ordinaire se termine d’ailleurs par une sortie en beauté du palais) peut tout de même contenir, mine de rien, plusieurs centaines de personnes. On y pouvait admirer, ce soir-là, sept Go Go Girls issues de la danse contemporaine : Clémence Coconnier, Céline Debyser, Carole Garriga, Déborah Lary, Françoise Rognerud, Julie Salgues, Véronique Weil. Les danseuses, vêtues de brèves robes claires post-Mary Quant griffées Kova, perchées sur une estrade, éclairées en contre-plongée par des tubes fluorescents (un dispositif imaginé par Zakariyya Cammoun et Séverine Rième), évoluaient sur un fond sonore à base de nappes électroniques copyrightées Georg Friedrich Haas.

La choré de Myriam Gourfink, comme la B.O. « inspirée » du souffle divin, sans parler de la sculpture fantastique, montgolféerique, zodiacale, zeppelinesque, de Kapoor relèvent un peu de l’esthétique Pop des sixties. D’un psychédélisme raisonné. De l’état d’esprit d’une époque révolue où des groupes de rock « progressif » comme Soft Machine prenaient tout leur temps (et le nôtre !) pour explorer, le temps d’un concert, d’un light show ou d’un happening, en long, en large et en travers le territoire de la musique « planante ».

La danse de la jeune chorégraphe semble s’inspirer plus des mouvements et des postures de yoga que de ceux, par exemple, du jerk, parce que les gestes sont ici totalement détendus, distendus, déchirés, exécutés sur un tempo langsam, à moins de quarante pulsations/minute. On est téléporté en plein Apollo 11.

Appelez cela minimalisme, si vous y tenez. Quand on y regarde de plus près on peut se dire : on prend les mêmes et on recommence ! Toujours les figures chorales. Comme si rien n’avait changé vraiment depuis Laban et le Monte Verita. On est donc dans un travail choral, libertaire si on veut (on ne demande pas mieux), assez baba-cool, en fait. Dans un travail plastique, proche de la sculpture, de la fusion et séparation des corps qui pourrait durer, comme ça, des heures sans lasser les spectateurs et sans épuiser les danseuses.

Les mouvements de groupe paraissent de fait tout aussi importants que la démo individuelle. Chaque danseuse est singulière, distincte, différentiable de près, mais aussi, à tout instant, attentive à l’autre, prête à faire corps avec ses partenaires.

Le manège, puisque mouvement circulaire - et horaire - il y a, se poursuit de la sorte une vingtaine de minutes sur un ring de boxe pacifié aux dimensions réduites. Les danseurs exploitent toute une série de combinaisons, d’agencements corporels, de rencontres par moments, dirait-on, fortuites, d’accouplements d’appariements, de variations et de pas allant de deux à sept.

Tout baigne.


P.-S.

photo : Nicolas Villodre

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