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Noureev l’infortuné

jeudi 27 janvier 2011,
par Nicolas Villodre


La Cité internationale des arts et le Cercle des amis de Rudolf Noureev ont projeté en avant-première française (avec une traduction simultanée assurée par Hélène Ciolkovitch), en présence de son réalisateur, Radik Kudoyarov, le documentaire au titre un peu emphatique, Immortalité dérobée (2007, 53’), fin janvier 2011 à Paris.

Quand il parle de legs – en l’occurrence de celui du danseur, chorégraphe et star internationale Rudolf Noureev –, le documentariste n’aborde pratiquement pas l’apport de celui-ci dans le ballet, sa mise à jour du répertoire de Petipa, ses velléités néo-classiques, la curiosité insatiable qui l’amena par exemple à s’intéresser au baroque de Francine Lancelot, ses formidables apparitions et réalisations écraniques, etc.

Non, pas du tout. L’investigation journalistique paraît destinée au grand public, à une chaîne de télé populiste, à TF1 ou M6 plus qu’à Arte et, du coup, la forme devient transparente, la mise en scène du reporter (un Nestor Burma à Pataugas et sac à dos), exhibitionniste. Le réal et ses doubles (les opérateurs Santoni et Galland) ont, en outre, recours, sans le moindre complexe d’ordre déontologique, à la caméra cachée. Le ton général du commentaire est inquisitif, l’angle ou le point de vue adopté a quelque chose de voyeuriste, de sensationnaliste. L’esthétique est celle de Paris-Match. Le contenu – ragots sur le magot – est obsessif.

Kudoyarov interviewe quelques témoins, des spécialistes de la danse, le président d’une des fondations, quelque avocat crispé, procède à une enquête de voisinage façon R.G., dresse l’inventaire des meubles et immeubles accumulés frénétiquement, compulsivement, maladivement, par le Byzantin Noureev, dans divers pays, qui ont été transformés vite fait bien fait, à sa mort, en cash (en espèces sonnantes et trébuchantes), en un millions de dollars virés par les exécuteurs (ce mot n’est-il pas trop fort ?) testamentaires dans une de ces sociétés de placement dont la Suisse a le secret… bancaire.

Le réalisateur démontre que les deux fondations qui se prévalent du nom du danseur se désintéressent en réalité totalement de son image, de son aura (au sens où l’entendait le pourtant matérialiste Walter Benjamin), bref, de l’immatériel, de l’impalpable et néglige tout travail de transmission ou de remémoration d’un art qui, indépendamment d’elles, est passé à la postérité – Noureev et Nijinski sont, jusqu’à preuve du contraire, les plus grands danseurs classiques du 20e siècle.

Nos quelques réserves sur le film mises à part, nous sommes bien obligé de reconnaître que la question de l’héritage matériel a plus que bizarrement été réglée. Le simple fait de dissimuler l’intégralité du testament paraît louche, en effet.

Mais ne sont-ce pas les fondations, en général, structures opaques cautionnées par des boards, chapeautées de patronymes prestigieux, de nobliaux a priori au-dessus de tout soupçon, de ministres plus ou moins intègres, de barons et de bonimenteurs qui, par leurs tours de passe-passe proches de ceux des joueurs de bonneteau, savent détourner le regard ou la conversation au moment opportun, se servent en donnant l’impression de servir, personnalités juridiques qu’on nous vanta jadis en France en les opposant à nos bonnes vieilles associations loi de 1901, multinationales cyniques (= néo-libérales), à la logique de ces trusts qui considèrent l’art comme une simple source d’investissement ou de placement, qui font problème ? On ne compte plus les détournements de fonds, les ventes d’œuvres théoriquement inaliénables, les scandales dans des exemples récents (Vasarely, Giacometti, Arp, etc.).

Ce film, à partir d’un cas d’espèce, a le mérite de soulever cette question.


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