jeudi 1er décembre 2011,
par
Deux vidéos en HD 16/9èmes signées Cecilia Bengolea (co-réalisées, l’une, Cri de Pilaga, avec Juliette Bineau, l’autre, La Beauté tôt vouée à se défaire, avec Donatien Veismann) encadraient le show de François Chaignaud, Benjamin Dukhan et Jérôme Marin, Sous l’ombrelle (s’avive l’éclat de nos yeux) donné toute fin de novembre 2011 à la Ménagerie de verre.
La première bande débute comme le Side/Walk/Shuttle (1992) d’Ernie Gehr, bien sûr, en plus pépère, plus confort, plus lisse et se transporte (ou translate) de la ville à la campagne, de Rio de Janeiro et son pain sacré sucré à la forêt amazonienne, plus ou moins vierge, de nos jours, ce qui immanquablement nous fait songer au Selva (1983) de Klonaris-Thomadaki, en moins expérimental, évidemment, en moins audacieux, formellement, en moins éclatant, plastiquement. La deuxième, proche de l’univers des pionniers du super 8 de la fin des années 70 (Lionel Soukaz, Téo Hernandez, Stéphane Marti et le regretté André Almuró) est plus hard, pygocolement parlant, plus païenne, en même temps que prosélytiquement gaie, et bien plus léchée, si l’on peut dire. La belle Cecilia au corps plus que parfait n’a pas voulu faire dans l’érotisme, dit-elle dans la feuille de salle traitant du projet ambitieux Translation de la Luxure, mais dans l’écologie. Façon Tarzan et Jane, probablement.
Les trois excellents chanteurs-performers François Chaignaud, Benjamin Dukhan et Jérôme Marin, magnifiquement accompagnés en direct par Antoine Bernollin (piano), Fred Ferrand (accordéon) et Adrien Chennebault (batterie), subtilement sonorisés par Manu Vaillant, coiffés par La Bourette et (à dessein, a minima) éclairés par les techniciens de la Ménagerie (Abigaïl Fowler, Christophe Poux, Gaetan Lajoye, Louise Prulière) ont produit un spectacle poétique, nostalgique (non sans rapport avec l’opérette, le musical, la revue du temps passé) et très nouveau en même temps (sonnant jazz, java et même rock décadent style Lou Reed ou David Bowie). Ils ont su incarner, le mot convient ici, nous semble-t-il, chacun des airs cueillis dans un champ assez vaste qui va de la chanson réaliste 1900 à la romance naturaliste, en passant par les libelles révolutionnaires et autres timbres socialement engagés ou à double sens de l’entre-deux-guerres. Sous l’ombrelle visite avec lyrisme et légèreté ce répertoire montmartrois, qui fut aussi bellevillois et ménilmuchien. Les textes sont bellement chantés, que ce soit en solo, en duo ou sous forme triolique, comme au finale. La mise en scène est bourrée de trouvailles visuelles (et aussi anti-visuelles, avec le recours à une dose massive de gaz fumigène combinée à la lumière tamisée), ce qui pique la curiosité et/ou les yeux. On n’a, comme d’habitude, pas peur d’y aller à fond, carrément, avec excès et sans aucun complexe. Les interprètes font preuve d’humour (cf. leurs dégaines improbables et baroques inventées ou recrées de toutes pièces, ce ballet abstrait obtenu avec simplement deux stores à lamelles faisant office de paravents, les sautillements finaux, cul nu, entre les ombrelles, etc.) et le public réagit au quart de tour devant la cocasserie des situations. Le rire est suscité par divers moyens, le premier d’entre eux étant ce sens certain du décalage ou de ce qu’on appelait autrefois la distanciation. Il va de soi que les trois compères ont su exploiter l’espace et les objets mis à disposition par la proprio des lieux, à commencer par la luxueuse limousine, car, visiblement, au départ, cette ménagerie aménagée en salle de spectacle avait la fonction utilitaire de parking.
« Je t’attendrai à la porte du garage », chantait autrefois – ambigument – Charles Trenet.