jeudi 4 novembre 2010,
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Qui peut le moins peut le plus, pense sans doute le minimaliste. Est-ce si sûr que ça ? Suffit-il, en effet, d’obtenir, par la ruse, à l’usure ou par tout autre stratagème ou méthode plus ou moins avouable (dossier, chantage, blackmail, etc.) les moyens (entendons par là : subventions et aides publiques) d’une superproduction, d’un blockbuster théâtral digne du Potemkine que nous vîmes, en son temps (1975, déjà ? Mazette !), dans le remake mégalo, stalinien, post-béjartien « mis en scène » par Robert Hossein au Palais des Sports, pour qu’on soit pleinement satisfait ?
C’est une question qui peut (ou pas, comme dit Grand Magasin) se poser à la vue du spectacle (désolé, Monsieur Debord, mais, en l’occurrence, il n’y a pas d’autre mot, puisqu’il ne s’agit pas vraiment de danse, de musique, d’opéra, de théâtre…) de Philippe Quesne et de Vivarium Studio intitulé Big Bang, présenté début novembre 2010 dans la grande salle du Centre Pompidou.
L’autre est la durée d’un tel show, qui est, c’est selon, ou bien trop long – une demi-heure, à vue de nez – ou pas assez – manquent quelques tours d’horloge qui permettraient, le cas échéant, d’enfoncer le clou (on est apparemment dans le chantier du hors champ), pour que ça devienne fascinant, hiératique, une perf conceptuelle consistante, une œuvre purement plastique, rétinienne.
Car, malgré les qualités réelles de la pièce, sur lesquelles nous reviendrons s’il nous reste un peu de place, le résultat est, comme le confiait à la sortie Monsieur Jacob Delafon à Madame Grohe, plutôt mitigé. Le théâtre à l’italienne de Philippe Quesne fait dans le représentatif – on passe du no man’s land christique (l’emballeur, pas le messie) à l’accumulation armanienne (cf. la magnifique expo de l’ami Jean-Michel, sept étages plus haut) d’objets (toute la gamme de zodiaques Challenger) et de personnages (une tribu de Robinson Crusoe, ce qui, de fait, n’a aucun sens). Dans le post-industriel, le postmoderne, le post-radio, tout ce qu’on voudra. L’ambigu et le polysémique.
Le début de Big Bang fait penser à la pièce d’Emmanuelle Huynh, La Feuille (2005), dans laquelle les interprètes évoluent eux aussi sous des bâches (rouges), phénomènes amorphes et polymorphes à la fois, anthropomorphes ou zoomorphes, ainsi qu’à celle de Pierre Cottreau et Geisha Fontaine (présents dans la salle de Beaubourg lors de la première), Moi (2005 également) dans laquelle les danseurs-contorsionnistes jouaient aux hommes à la valise – on retrouve le thème du camouflage à la fin du spectacle de Quesne avec les interprètes vêtus de vert sur fond vert.
D’après la feuille de salle, le théâtre de Quesne oscille « entre réel et artificiel, songe et matière ». On est aussi, plastiquement parlant, entre lnforme et informel. Dans un certain sans façon. Son esprit est dada, mais un dada indolent, aucunement insolent ou ironique. Un art plastique appliqué, au laborieux assumé. Vu l’état du théâtre, l’artiste, l’air de ne pas y toucher (pas d’ouragan, ici, quelques vaguelettes sur lesquelles les acteurs marchent ou font flotter des vaisseaux fantomatiques assez spécieux, en risquant plus l’électrocution que la noyade !), n’a aucun mal à le renouveler ou à le dépoussiérer. En commençant par le commencement (l’Eden d’une communauté écolo, pour thème, pour leitmotiv ou pour objectif), un retour aux sources (la scénographie : la force de Quesne, c’est son sens de la composition visuelle, graphique, photographique). On n’atterrit pas loin d’un théâtre sensationnel, sensationnaliste, guignolesque, voire grandguignolesque, celui d’une époque lointaine (le 19e siècle, si on ne veut pas remonter aux calendes grecques ou à la Commedia dell’arte), fabriqué tout simplement sur une suite d’idées, de tableaux, de dioramas étonnants.
On a tout remis à plat. Revenu de tout, on en est au point de départ, aux fondamentaux, pas plus avancé que ça. Les acteurs, tous excellents, on le pressent, n’auront même pas à le prouver – aucune difficulté technique, aucun monologue compliqué, aucune performance sportive ne seront requis de toute la soirée. Les dialogues paraissent on ne peut plus sobres, retenus, murmurés sur un ton doucereux qui rappelle celui employé par les gourous de sectes et autres faux jetons : « Ça va pour vous ? Oui, ça va. Vous poncez tout ? T’es prêt ? Je coupe la lumière. Est-ce que tout le monde est là ? Je vais compter jusqu’à dix et on se réunit tous ensemble. As fast as possible. OK ? Go ! ».
Le décor, avant tout. Le son – une musique d’ameublement, comme disait Satie, « lounge », comme on disait dans les années 90, une muzak à base de chachacha et de classique pompeux genre 2001 : A Space Odissey (1968), un extrait sonore de western fordien pour la scène du bivouac, des mesures, des phrases et des citations musicales de feuilletons télé insignifiants, comme chez Boussiron & Perez… La lumière. Qu’on coupe ou allume brusquement, sans aucun effet de fondu.
Que demande le peuple ?
photo : Nicolas Villodre