Samedi 25 juin 2011. Petites Urbanités Libres. Paris 20.
mardi 2 août 2011,
par
La première de Politique de la Chute, création A.R.N., a élu domicile face à l’entrée principale du cimetière parisien du Père-Lachaise, sur les toits de zinc d’un immeuble en voie de démolition. Elle occupe l’espace et suspend le temps par trois fois sur le boulevard de Ménilmontant, tout à sa circulation, ce samedi du mois de juin.
Sur la surface plane du toit, parmi les verticales que dessinent les cheminées de terre ou d’acier galvanisé, les montants des fenêtres, les troncs des arbres, marche un homme qui dit.
Il dit, au fil de ses dépôts sur les plaques de zinc, une improvisation poétique à la macro-gravité, [son] amour. Les mots succèdent au silence et se mêlent aux lignes sonores d’une guitare électrique griffée ou caressée par Jérôme David Suzat-Plessy, aka Cheval Blanc. Les mots, portés par une voix tenue sans débordements inutiles, ne tombent pas jusqu’aux spectateurs mais semblent emplir l’air qui nous sépare. Malgré sa position de surplomb, l’artiste Laurent Chanel, ne prend pas de haut celui qui le regarde. Il s’adresse aux tombes de l’autre côté de la rue, aux horizontaux. Il en appelle à un monde sans bas ni haut, il ré-arme des expressions vidées de leur substance, faire le poids, être à la hauteur.
Le corps ainsi déplacé, l’immeuble fait office de dispositif, d’installation monumentale à laquelle répond l’arc de cercle de l’entrée du cimetière où se groupe le public. Le corps avance et s’immobilise. Ses dépôts sont parfois des prises de hauteur, sa silhouette à contre-jour dressée sur une cheminée ou confrontée aux barreaux qui l’emmènent sur un toit plus haut encore. Parfois une manière d’épouser un avant-toit et de rompre sa position horizontale, brisée à mi-chemin. Une assise aussi, individu penché, légèrement décalé. Ces dépôts du corps, ces postures successives parviennent à troubler l’équilibre des passants, malgré les 15 m qui le sépare du sol.
Le texte avance par répétitions et ajouts, une mise en boucle et quelques heureuses constructions syntaxiques. Il se déclare six pieds sur terre, évoque le vide à l’âme, s’immisce dans un sous-tes-reins. Un principe de réverbération apparaît qui domine et libère la parole. Le verbe inquiète autant qu’il berce. La puissance sonore répond au calme, à la force d’une déclamation qui pourrait être Manifeste, pensée longtemps élaborée, prête à être affirmée. L’artiste dit son frottement au monde, sa relation à sa gravité. De même que la voix, la langue est épurée, les mots semblent avoir été tordus en amont afin d’en tirer l’extrait, fouillés pour laisser émerger ce sens enfoui qui fait lien entre les différentes acceptions de mots quotidiens.
Les deux hommes descendus à terre, chacun – y compris ceux qui regardaient leurs pieds, souffrant d’un vertige projeté – voudrait retenir les notes, retenir les mots. La rencontre a eu lieu, elle se dissout. Une parole a été révélée à elle-même, la (dé)sarticulation d’une pensée déroulée en présence de témoins temporaires. L’espace et ses règles ont été mis en question, pour un moment.
Politique de la Chute tient son intention, entre en-commun et déstabilisation, elle affirme la dimension politique de notre rapport physique au monde, bouscule les valeurs établies et se fait manifeste de (ce)ux qui chutent. Une mise en doute nécessaires de nos postures, à la lettre.
Image : Ludo Rico