Bouffes du Nord
Du 1 mars au 12 mars 2011
dimanche 20 mars 2011,
par
Remarqué pour son adaptation de L’Idiot de Dostoïevski, Idiot ! au théâtre de Chaillot, Vincent Macaigne revient sur Requiem 3, une pièce écrite en 1999, déjà présente en 2007 à l’Atelier Berthier. Une histoire de troupe autour de la Cie Friche 22:66, une visiosn du théâtre qui s’étoffe pièce après pièce. Ce sont les murs des Bouffes du Nord qui ont tremblé cette fois-ci, prêt comme leurs prédécesseurs à accueillir la violence qui déborde, le long cri qui traverse la pièce de bout en bout.
De quoi s’agit-il ? Requiem 3 nous convie à une cérémonie de couronnement : « Bienvenue au protocole de couronnement d’Abel 1er. Levez-vous, applaudissez, embrassez-vous, dévorons-nous, malgré toute cette grossièreté nous auront été vivants. ». Le roi grabataire est mort, un mannequin de paille qui pendouille dans un coin, un écorché de Bacon en plus minable. Son fils aîné feint de refuser le trône et ce sera donc le cadet, Abel, qui devra subir les outrages lié à cette cérémonie. Malgré l’appel idiot et pathétique de son épouse, malgré l’intervention de Caïn, le frère aîné qui jette des cannettes de bière du haut du balcon, il réclamera d’être anéanti par le pouvoir, de voir ses rêves souillés. Ce sont deux clowns dévastés et terrifiants, échappés d’un cauchemar ou d’un film de genre, qui mènent la danse. Ces personnages rendent visible le grand écart de la pièce : il s’agit de rires, il s’agit de violences, il s’agit de colères et de fièvres – de sang et de rire, d’horreurs et de blagues. Une histoire du pouvoir, une histoire de la transmission, de la fratrie, de la famille – un récit des hontes et des victoires, des échecs et des envies enfiévrées de jouer, malgré tout. Vincent Macaigne répète souvent que le théâtre est de l’ordre du combat comme de l’étreinte. Cette pièce de jeunesse [sic] raconte le théâtre comme frottement au monde et le corps paie son tribut.
Que cela soit dit tout de suite, le beuglement continu défait le texte, imparfait. Les litres de sang et les écrans de fumée donne un ensemble outrancier, la provocation est cousue de fil blanc et les adresses au spectateur font ricaner certains et ennuient les autres. Mais à accepter la proposition hargneuse et excessive du jeune metteur en scène, on gagne un carnaval maîtrisé et furieux qui déborde et remet les idées en place. Une rage gonflée de jeunesse qui fait rire, qui fait mal, qui soulage.
La force de la pièce se situe ailleurs, elle s’étale sans pitié sur les corps. Ils payent le prix : les vibrations de la musique comprises entre d’insupportables pleurs de bébé, un vrombissement et un morceau oublié de God Speed You Black Emperor – la tension nerveuse entre hoquets de rire et de malaise – les yeux qui piquent, la gorge qui gratte, pour les spectateurs. La même expérience, en plus du reste, sur le plateau. Les corps des comédiens trinquent tant et plus. Ils tremblent, ils se braquent et pourtant ils gardent une souplesse étonnante. Mention spéciale à l’utilisation de la non-scène des Bouffes du Nord, aux rencontres et aux isolement des individu carnés dans l’espace. Lorsque Vincent Macaigne reprend les thèmes bibliques ou shakespeariens de la rivalité et se collète avec la question du pouvoir, le sang ne se contente de pas de salir les mains, il tache nos presque 2m2 de peau.
Accepter le pouvoir dont personne ne veut concerne le corps tout entier, cela exige de se mettre à nu devant tout le monde, de passer sa langue sur le sol, de vomir par force, d’être souillé de liquide divers, brûlé à faire apparaître la chair – une mue arrachée de force, un corps décoré de paillettes d’or pour dissimuler l’atroce blessure. Parce que la peau est arrachée ou parce qu’on se l’arrache, parce que ce qui est dedans sort -sang, pleurs, vomissures- parce qu’on entre de force dans le corps d’un autre. Et que le corps est matière à conquérir, à souffrir et à rire.
Prendre le chemin vers la domination implique de piétiner les proches, ceux qui séparent de la toute-puissance. Méprisant sa femme, condamnant son fils nouveau-né Hamlet, prêt à tuer son frère, Abel s’accroche à sa couronne de carton. Mais Caïn, ivre de rancœur et d’amour, finit par désirer la douleur du pouvoir et s’abîmer dans le rite de passage. Et le corps parle encore, il hurle. Les deux frères enlacés qui roulent tandis que nous entendons des bribes de souvenirs, s’étreignent à s’étrangler, séparés absolument par l’impossible fusion. Cette danse incestueuse fait contrepoint au viol de l’épouse. Caïn viole comme on mène la politique de la terre brûlée et le corps supporte l’assaut, chair-topos d’un combat fratricide. La longue séquence du viol est d’une justesse étonnante dans le déséquilibre qui menace l’ensemble de Requiem 3. La durée, la lourdeur des corps, la symétrie des positions lorsqu’enfin le viol se suspend est d’une sobriété remarquable. Insoutenable de l’unique manière possible, les corps baignent dans le sang, la violence bercé par l’illusion théâtrale sonne juste.
Alors oui Requiem 3 est bourré de choses qui agacent, qui brouillent la puissance du cri. Mais ces affectations parfois pénibles font l’intérêt d’un travail dont on sent encore les coulisses, l’urgence à faire entrer le brouhaha humain dans 1h15. Une désespérance punk, une jubilation nerveuse dans la tragédie. Mais pas de gesticulation. Si la parole déraille dans un jeu de voix cassées très juste mais perdu dans son propre bruit, le corps est plein, frénétique avec précision. Cela suffit très amplement. Vincent Macaigne convoque ici une naïveté furieuse, saccage le plateau, renforce le drame en lui adjoignant la farce et le fait bien. Nous attendons maintenant son Hamlet au Festival d’Avignon.
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