mercredi 24 mars 2010,
par
Surpris d’avoir un point de vue sur le butô [1], Yves-Noël Genod choisit trois comédiennes, jugées spécialistes de la question du sacrifice. Ces femmes à la grâce étrange -Jeanne Balibar, Kate Moran et Marlène Saldana- prennent l’espace du sous-sol de la Ménagerie de Verre en ouverture du festival l’Etrange Cargo et tiennent d’un battement de cils une pièce dépressive et salutaire, amusante et futile.
Chacun connaît Jeanne Balibar et peut-être son rôle de diseuse-conductrice dans la pièce de Boris Charmatz et les textes d’Hijikata. Ici, elle n’est plus une danseuse malade mais une diva titubante, qui parvient à occuper l’espace de quelques enjambées enivrantes et d’appuis répétés aux chambranles des portes. Quelques-uns peut-être connaissent Kate Moran qui campe avec une belle fragilité et une agaçante maladresse une starlette de campus américain. Tous devront connaître Marlène Saldana, figurine de manga aux ailes d’ange abîmé dont le rire poursuit et précède. Majestueuse en enfant folle et son animal imaginaire, caricature tordante et inquiétante de la culture nipponne, elle est tout simplement superbe en sous-vêtements et coiffe de plumes, fumant cigarette sur cigarette, tournant lentement sur elle-même.
Si les comédiennes sont ici sacrifiées, cela permet étrangement d’entrapercevoir des femmes au cœur de la mascarade. Hors narration, la pièce tient de la performance collective. Le texte est audible seulement par bribes, parfois négligeable, peut-être négligé. C’est qu’Yves-Noël Genod a quitté le théâtre depuis déjà bien longtemps. Le corps est la matière, l’espace son cadre d’expression.
Comment partager cet étirement du temps, sa dissolution dans certains silences ? L’hétérotopie heureuse que constitue un plateau vide pendant plusieurs minutes ? La force de présences inutiles à une quelconque avancée de la pièce, parfois exaspérantes, parfois ridicules ? Des corps qui explosent de force à exposer leur fragilité, une fragilité qui ne provoque aucune cruauté mais un certain recueillement, un respect mêlé de circonspection : ce peut-il que l’on se moque de quelqu’un ici ? Mais de qui se moque-t-on donc ? A chacun de s’interroger sur sa place dans la salle, sur son hésitation, son non-départ anticipé.
Malgré tout ce qui résiste avec raison à cette farce butô qui maquille outrageusement l’ombre mais délaisse presque totalement la lumière, Rien n’est beau. Rien n’est gai… réjouit. Entendre Le vivant poème de Barbara est un plaisir inestimable. Découvrir Marlène Saldana en est un autre. Le final infini pendant lequel le metteur en scène flatte de la voix des femmes quasiment absentes à elles-mêmes est un cadeau dont on se souvient. On y entend cette citation, nécessaire rappel : « Marchez comme si votre cœur était accroché au mur. Votre cœur à chacun, vivant, palpitant, accroché au mur. »
Faisons bon usage de cette pièce ténue et outrancière. Réjouissons-nous : cela existe.
[1] En réponse à Rebutoh, une proposition de Boris Charmatz et du Musée de la Danse.