mardi 31 janvier 2012,
par
Le Bénéfice du doute, la « création 2012 » de Christian Rizzo, commence un peu avant l’heure. Disons avant l’annonce, par le speaker officiel du TDV, du rituel : « Eteignez vos portables » – tout de même curieux ce pluriel, à part DSK, on ne voit pas qui peut se rendre au spectacle, de nos jours, les poches bourrées d’appareils de toutes sortes, iPhones, Blackberries et autres Galaxies. Consigne à laquelle plus personne ne prête d’ailleurs attention : au cours du show, une sonnerie ridicule venant toujours se déclencher à un moment inopportun. Ce qui n’a pas manqué, le jour de la première.
Les interprètes, hommes et femmes, tous vêtus de noir, jouent donc à la poupée, rhabillent en mode « casual », pour la soirée ou pour l’hiver, leur doublon inanimé préféré, langent ce beau linge, soit environ une demi-douzaine de mannequins de couture, comme ceux qui peuplent le trottoir de gauche de la rue du faubourg du Temple, quand on quitte Belleville pour se rendre à Goncourt. Ces corps dociles jouent au pendu, le show durant.
Un rectangle en lino, gris clair ou, si l’on préfère, blanc cassé, réduit à échelle humaine la vaste scène du théâtre Sarah Bernhardt. La bande-son signée Robin Rimbaud – Scanner (un pseudo, il y a des chances) diffuse tautologiquement la rumeur d’une salle de spectacle, différant encore le début des hostilités. Certains artistes (on ne sait encore, à ce stade, si on a affaire à du lard ou à du cochon, à des cabots ou à des danseurs) s’allongent tranquillement sur le dos. D’autres évoluent avec ce même calme, esquissent de doux pas de deux qui semblent tout naturels, étant à peine stylisés. En silence, le duo continue et se fige sur un fondu au noir.
Avec cette gestuelle égale, étale, gentille, bien exécutée par les sept membres de la troupe (Philippe Chosson, Yoann Demichelis, Kerem Gelebek, Julie Guibert, Christophe Ives, I Fang Lin et Lola Rubio), l’éclairage de Caty Olive est ce qui nous a le plus séduit dans cette pièce. La lumière prend son autonomie, là où le mouvement devient monotone, harmonique ou harmonieux. Avec les automates suspendus, l’ensemble de projecteurs pointés vers le sol (et aussi, sadiquement, par moments, vers les spectateurs) devient élément de décor – cette batterie de DCA à base de 56 spots d’une même teinte claire descendant sept par sept des cintres produira son effet au finale.
Le bruit de piston de la B.O. fera lever les gambettes de la troupe en éveil. Les percussions se mixent à des dialogues de sourds, diffusés à peine voilés, comme dans un rêve – un monologue, plus loin, en anglais, comme d’hab, enrichira une compo électro-acoustique aussi sage et retenue que la choré. Une séquence de marche, dans la pénombre, est stoppée net par un violent flash lumineux. Et ainsi de suite. Les gestes sont amorcés, en pointillé ou bien hachés, jamais finis, arrondis, relâchés. Et, quoi qu’en dise l’auteur pour qui le « fictionnel » est le nec plus ultra en matière artistique, les mouvements n’obéissent apparemment pas à un schéma narratif par avance fixé, mais semblent avoir leur logique propre. Les danseurs suivent des directions ou des sens dictés par les lois de la géométrie ou de l’ornement. Certes, de temps en temps, le figuratif revient au galop : les portés se chargent, pour ainsi dire, de funèbres signifiés. Le corps du partenaire se transforme en objet ou en boulet, en cadavre plus ou moins exquis. Le parcours dansé devient alors chemin de croix ou parcours du combattant.
On avait tout pour passer un bon moment. D’où vient alors notre sentiment de frustration ? Du manque d’idées chorégraphiques, peut-être. Le sirtaki conclusif, solidarité avec le peuple grec oblige, ne comble pas ce vide. La version désenchantée de Coppélia que nous offre Rizzo est à la fois laborieuse et légère, minimale et affétée, inopinée et prévisible. Le contraire de ce qu’on attendait de la part d’un garçon talentueux, polyexpressif, en ce moment un peu trop dispersé sans doute. Ce que résumait Françoise Hardy dans une de ses chansons écrites par Hugues de Courson et Patrick Modiano : Marchez sur les mains, avalez des pommes de pin, des abricots et des poires, et des lames de rasoir, faites la grand’roue, le grand méchant loup, faites le grand fou, faites les yeux doux…(mais) étonnez-moi, Benoît.