samedi 7 mai 2011,
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Nous nous sommes sans doute retrouvé un peu isolé (le public, venu nombreux, a, quant à lui, tout applaudi en bloc, les bonnes choses comme les discutables), mais le fait est que nous n’avons pas été entièrement convaincu par les deux sets de danse programmés, deux soirs de suite, en seconde mi-temps, à La Villette. Commençons, comme il se doit, par la fin.
Canales, devenu une sorte de Sancho Pança andalou, s’est rêvé en boy de l’Alcazar (celui de Jean-Marie Rivière, pas celui d’Abd al-Rahman II) et nous a imposé son fantasme de double quichottesque, dans un simulacre n’ayant rien à voir ni avec le flamenco en général ni avec la danse en particulier. Soyons juste : on trouve heureusement encore chez lui trace de ce qu’il a appris depuis sa plus tendre enfance, des étincelles pouvant déclencher des sensations fortes. Son zapateado net et précis, unique en son genre, virtuose, en a surpris plus d’un au moment où l’on commençait à désespérer sérieusement.
Mercedes Ruiz, soit qu’elle ait eu le trac d’affronter l’audience de la vaste salle dédiée à la mémoire de Bird avec une formation intimiste, soit qu’elle ait voulu aider à résorber le chômage des intermittents du spectacle de l’autre côté des Pyrénées, s’est encombrée de quantité de figurants. Ceux-ci ne lui apportent pas grand chose, mais lui laissent le temps de se changer pour aller jouer les mannequins d’un défilé de mode flamenca à la manière d’autrefois. L’excellent chanteur, Miguel Lavi, si je ne m’abuse, pièce maîtresse du dispositif, victime d’un mauvais sort, a connu des problèmes avec son micro HF et n’a pas pu nous atteindre comme il faut ; elle – Elle, devrait-on même dire – est une danseuse remarquable, d’une élégance supérieure, d’apparence fragile mais énergique ; elle pratique habilement les castagnettes, qui plus est. Elle reste l’une des plus gracieuses et porte beau – comme aucune autre – le costume d’homme, coutume que lança jadis la géniale Carmen Amaya.
Juan Carmona reprend le débat là où nous l’avions laissé hier. Son récital fait plutôt dans le jazz-rock. Un jazz-rock tempéré de flamenco par les interventions subtiles d’un cantaor inspiré, à la voix voilée et haut perchée. Entouré d’un groupe on ne peut plus en phase – cajonista, flûtiste, électro-bassiste, rythmico-guitariste, cantaor, bailaor-palmero – il enchaîne des compositions personnelles qui ne cherchent pas à rompre avec le genre en question mais, au contraire, à l’enrichir.
Ses interventions sont limpides. Son style, délié. Le son, au début du moins, légèrement assourdi par son jeu digital d’égrènement d’arpèges à l’aide, surtout, du pouce de la main droite, la balance de la sono et la tension des cordes en nylon encore vierges. Mais on sent immédiatement qu’il pourrait tout s’approprier, interpréter, revisiter, s’il le souhaitait, le flamenco le plus traditionnel comme le plus moderne. C’est probablement une question d’humeur : de mood, plus que de mode, d’offre, plus que de demande d’aficionados du toque.
Le groupe des sept mercenaires est cohérent, tout de suite en place. Les breaks tombent pile. Certains instrumentaux arrangés par Carmona sont plus proches de ce qu’on appelle la variété que du flamenco, y compris celui qu’on classe dans la « fusion », mais le tout se laisse entendre sans problème. Une voix provenant du public (celle d’Oscar Barahona) demande à un moment qu’on augmente le volume de la basse, ce qui, sitôt dit, est fait et permet effectivement au musicien à queue de cheval de mieux lier la sauce, de l’envelopper d’une couche protectrice, d’arrondir les angles.
Salsa que le Niño de los Reyes, danseur professionnel de son état, vient à plusieurs reprises pimenter avec des interventions conclusives et des codas purement rythmiques. Sa manière est inhabituelle, ce qui mérite d’être signalé. Pas assez variée, cependant, d’après nous. On sait depuis Picasso et les Surréalistes que la beauté peut ou devrait être convulsive : El Niño a retenu la leçon des grands artistes novateurs. Il s’est donc inventé un personnage d’anti-danseur, grotesque d’apparence, quelque part entre un Mastroianni jouant, dérisoirement, maladroitement, au maestro de la danse rock dans Les Nuits blanches de Visconti et un Belmondo complètement saoul se prenant pour Belmonte dans le film La Traversée de Paris d’Autant-Lara…
Il voudrait sans doute provoquer dans le milieu traditionnel du flamenco un électrochoc de la même intensité que ceux, produits au tournant de notre siècle, par Israel Galvan dans le baile español et Savion Glover dans le domaine de la tap dance. Il a encore du travail, doit penser chorégraphiquement et pas seulement en termes de numéro de music-hall de trois minutes. La routine, d’abord étonnante, pétaradante, sonnante et trébuchante, passée systématiquement en force, à l’arrachée, sur un même tempo, aussi vif soit-il, finit par ne plus surprendre qui que ce soit. Mais il est doué, le bougre !, et son zapateado est au point. Donc : Suerte, muchacho !