samedi 9 avril 2011,
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D’abord dans le cadre de la troupe de danse multimédia Dumb Type, puis en solitaire, Ryoji Ikeda produit de la musique et des images techno, des installations et se produit lui-même, derrière (Datamatics, en 2008, au Centre Pompidou) ou devant le public, dans des performances audiovisuelles où il intervient directement sur les timelines de ses ordinateurs portables ainsi que, le cas échéant, à la manière d’un Pierre Henry, sur sa mixette audio.
Non seulement Les Spectacles vivants de Pompidou avaient fait le plein en ce début avril 11, mais le public est, dirait-on, devenu, en trois saisons, connaisseur et/ou amateur d’Ikeda, puisqu’il l’a ce coup-ci chaleureusement applaudi et même rappelé à la fin. Ce, bien que l’artiste ait, sur un coup de tête ou une mauvaise pensée, abrégé le concerto en claquant brusquement le couvercle d’un de ses deux PC – il faut dire que, revenant du Japon, il se trouvait probablement encore sous le choc de l’ « incident » nucléaire de Fukushima et a dû, à un moment, relativiser la portée de son simulacre cataclysmique, purement esthétique, face à la catastrophe écologique, bien réelle, qui touche son pays et en menace d’autres.
Le titre de l’œuvre, Test Pattern, désigne un logiciel assez étonnant, capable de convertir tout type de données ou data, textes, sons, images fixes ou animées, en motifs, grilles, trames élémentaires (à base des zéros et des uns du langage informatique), de type code barres ou code à matrices QR.
Ce filtre hallucinant et même hallucinatoire transforme le réel en images et en sons factices, recompose ou cristallise les phénomènes naturels, façon musique concrète, si l’on veut, en les réduisant de manière jivaresque à des données abstraites, chiffrées, cryptées, digitalisées.
A la différence du cinéaste d’animation Norman McLaren, qui tirait parti de la lecture optique du son cinématographique en le produisant synthétiquement, avec une longueur d’onde d’avance sur Monsieur Robert Moog, à l’aide de représentations graphiques ou de dessins directs sur pellicule (l’un de ses films porte d’ailleurs ce titre inspiré d’un vers de Shakespeare : L’Œil entend et l’oreille voit), Ryoji Ikeda part de sa composition musicale, éditée en 2008 par Raster-Noton, pour arriver à l’image.
Le rapport entre l’image et le son est certes basique. C’est un lien direct, immédiat, synchronique. Les pistes audio et vidéo s’équivalent, correspondent absolument entre elles, coïncident systématiquement. Le son, on le sait, met plus de temps à se propager et sa perception par le spectateur est différente de celle de l’image. Mais le garçon ne cherche pas, pour l’instant, à jouer avec des effets contrapunctiques.
On est par endroits au bord de la transe qu’accompagnent ou annoncent certains symptômes de l’épilepsie. Le corps de l’auditeur, soumis aux trames subliminales, aux clignotements et pulsations stroboscopiques, à un large échantillonnage visuel et, surtout, sonore – aux 1000 Hz, aux coups de massue, pétarades, déflagrations, percussions exécutées par des taïkos immatériels, aux bruits blancs et aux infra-basses – , remué en profondeur, ne saurait être épargné par les simples protections auditives en mousse distribuées à l’entrée de la grande salle de Beaubourg qui évitent l’éclatement des tympans et distraient du chant des Sirènes.
La contemplation de ce split-screen, de ces rayures blanches et noires pour la plupart horizontales, de ces drapeaux en damiers, de ce feu d’artifices, poussée à ce stade d’ascétisme, d’austérité, de rigorisme a quelque chose de religieux. Tous les cultes – et pas seulement le bouddhisme Zen qui a été certes important pour l’art moderne, la musique aléatoire et le minimalisme – prônent cet état spéculatif, méditatif, passif. Ikeda, lui-même, n’a rien d’expansif. Il se cache derrière des lunettes noires et sa tenue passe-muraille de marionnettiste bunraku. Son art est devenu cistercien et la seule fantaisie qu’il s’autorise de toute la soirée est l’amorce narrative d’une ligne bleue vosgienne descendant très lentement, se détachant à peine de la mosaïque de pixels argentés.
En somme, un excellent set électro de DJ et de vidjam, à mirer et admirer. Sur lequel on peut marquer le tempo du bout du pied mais pas vraiment danser.
Photo : Nicolas Villodre