jeudi 15 décembre 2011,
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Le Théâtre Le Proscenium, artistiquement dirigé par Hadrien Dadvar et techniquement régi par Eloïse Lemoine, se trouve au début du passage du Bureau – adresse on ne peut plus facile à retenir – au fin fond du 11e, là où cet arrondissement peut se confondre avec le 12e. C’est dans cette petite salle chaleureuse garnie d’une cinquantaine de fauteuils de cinéma mahousses, datant sans doute de la fin des années 70, revêtus de brun d’un tissu à base de fils de coton et d’un assez fort pourcentage de synthétique – que le claquettiste français Fabien Ruiz, soutenu par l’excellent pianiste de jazz Michel Van Der Esch, a alterné, en les illustrant rythmiquement sur une petite estrade, standards français et internationaux, causerie sur la tap dance en général et sur son idole Fred Astaire en particulier.
Tout d’abord, le mélancolique « Cheek to Cheek », tune que le (relativement) jeune crooner Fred murmurait à l’oreille de sa partenaire de jeu, Ginger, dans Top Hat (1935) en la berçant délicatement dans ses bras sur la piste de danse d’un palace luxueux de facticité (« Heaven, I’m in heaven… ») avant de l’entraîner dans le tourbillon d’une danse plus éthérée. L’occasion pour Fabien Ruiz, en chaussures à guêtres, de faire montre de son élégance et de se comparer astucieusement au modèle d’avant-guerre, rappelant avec une certaine fierté les points qu’ils ont en commun – même taille, même pointure, au sens propre du terme. Le clair cliquetis des bouts ferrés du danseur se mixe au phrasé coulant de source produit par Michel Van Der Esch sur la poignée d’octaves de son piano électrique amplifié. On est dans la parfaite synchronie.
Après s’être échauffé comme il faut, sur quelques thèmes extraits du répertoire « classique » (un morceau du Duke et la fameuse « Samba de una nota Só », samba cabossée, alentie en bossa, publiée en 1962 par Antonio Carlos Jobim puis popularisée aux Etats-Unis, entre autres, par Stan Getz et Quincy Jones), Fabien Ruiz associe les claquettes aux percussions d’un orchestre, rappelant au passage que le frère d’Adèle était aussi musicien (très bon pianiste) et rythmicien qui, à l’en croire, pratiquait quotidiennement la batterie, comme le prouvent certaines séquences de A Damsel in Distress (1937), d’Easter Parade (1948) ou de Daddy Long Legs (1955).
Sans aller jusqu’à l’abstraction totale (cf. le hoofer Baby Laurence, capable de danser sur du free jazz) ou jusqu’à la folie furieuse (celle du virtuose Savion Glover que le Théâtre de la Ville a eu la bonne idée de réinviter l’année prochaine pour mixer soundz et zapateado), le docteur es claquettes Ruiz, droit comme un « i », improvise et déroule des phrases complexes pour le commun des mortels, enrichissant des chansons françaises telles que « Les Feuilles mortes » ou « Sous le ciel de Paris », qu’on associe habituellement plus à la java qu’au jazz.
Après quelques soli claquetés ou joués au piano, dignes d’être ouïs voire vus (constatés de visu, comme la belle routine offerte par le danseur sans la béquille de l’accompagnement musical), l’adepte des percussions corporelles montre certains « trucs » du métier (comment bien choisir ses chaussettes en essayant de les gonfler comme un ballon : elles ne doivent surtout pas être étanches !), fait circuler dans la salle un fer en aluminium et une chaussure noire en cuir d’agneau de la marque Capezio, puis détaille de façon pédagogique le vocabulaire spécifique d’un art qui est aussi un sport : step, heel, brush, toe, dig, shuffle (brush avant et arrière), paddle (dig-brush-step-heel), pull back. Sans parler du stomp et du wing, le véritable son du swing, doux coup de balai du batteur équivalent à la note bleue de la mélodie…
Fabien Ruiz, on le sait, depuis sa contribution chorégraphique au film The Artist (2011), mène plusieurs projets en même temps. Il dispense son art aux quatre coins de l’hexagone et même du monde. Il transmet sa technique, produit des spectacles pour enfants, projette une partie de sa collection de films. Il a, on peut dire, plus de deux fers au feu. Surtout, il conserve sa bonne humeur et son humour typiquement jazz, très bon esprit. Cela n’est pas pour rien qu’il conclut son show par le morceau « Cute » composé par Neal Hefti, magistralement interprété par la machine à swing de Count Basie, immortalisé dans Cinderfella (1960) par Jerry Lewis.
photo : Nicolas Villodre