mercredi 27 octobre 2010,
par
Alain Buffard invente une étrange résistance à l’oppression : l’émotion burlesque.
Considérée comme l’une des pièces les plus audacieuses du festival Montpellier Danse 2010, Tout va bien choisit de dénoncer les rouages de la prise de pouvoir. Du corps et de la voix, les huit danseurs mettent en jeu l’aliénation domestique ou institutionnelle dans une pièce en diptyque, glaçante et drôle. A la source de ce travail, la tentation de glaner chez d’autres les mécanismes de la colère. Face à la pièce, il semble fort de trouver un catalogue raisonné de subversions, de multiples petites stratégies de diversion et d’émancipation.
Une ouverture domestique, en avant-scène. Un enfant malmené, dirigé, contraint et mis en marche au pas cadencé. Ensuite, toute une armée défile dans une composition musicale extrêmement maîtrisée. Unisson, canon, contre point, tout y passe. De l’autorité familiale bornée à la discipline militaire qui s’enraye, un ballet se joue. L’uniforme, forcément unisexe, consiste en une panoplie étonnamment rétro, très cabaret berlinois d’avant-guerre : pantacourt, élégant veston, souliers vernis, fixe-chaussettes. Elle s’enrichit discrètement de porte-jarretelles et de bas très colorés, de perruques à voilette qui font office tout à al fois de masque et de prothèses protubérantes. Les fusils sont des pieds de micro, devenus inutiles puisque muets.
Tout va mal, les ordres hurlés se transforment en insultes. La prise de pouvoir sur le corps quitte l’armée et s’installe dans les rapports des individus qui abusent de la domination et de l’humiliation. Heureusement, les pantins sont capables d’inventer. La deuxième partie est pleine de vêtements épars, des chemises blanches, étendards dérisoires, claquent sur le plateau et une force d’être dans la même colère transparait.
La scénographie est légère, peu de choses, un mur frontal qui s’approche ou s’éloigne, structure l’espace laissé à l’homme. Une jolie référence aussi au ballet classique pendant artistique et symbolique de l’armée, une danseuse de revue et son unique chausson comme une allusion fugitive aux mines antipersonnelles, ses souvenirs de guerre enfouis et dangereux. Des chants, un tressage très réussi, l’Opéra de quat’sous, Rameau, la Rifle pray et la ritournelle militaire issues de Full Metal Jacket -film chorégraphique s’il en est-, de l’accordéon, des effets de ventriloque pour une troupe très présente et engagée, avec une mention spéciale pour Armelle Dousset et Betty Tchomanga, jeunes filles explosives qui portent à ravir l’émotion burlesque à travers la pièce.
Tout va bien rappelle à qui veut bien l’entendre que la danse peut être encore et toujours acte de résistance. Précieux aujourd’hui comme toujours.
Photo © Lise Vermot