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Une lente mastication, Myriam Gourfink ou le goût du rituel.

mercredi 8 février 2012,
par Marie Juliette Verga


Une lente mastication appartient aux pièces de Myriam Gourfink dont la puissance touche au rituel, à la manière de Corbeau ou Choisir le moment de la morsure. Celui qui vient s’assoir dans la salle est accueilli puis accompagné dans une expérience essentielle de la durée comme extrait de temps.
La pénombre et l’attente plonge dès son entrée le participant dans un état de réceptivité rare. Le dispositif scénique est réduit à très peu : les éclairages subtils de Séverine Rième, la précision de l’extrême lenteur des interprètes, la bande son immersive qui entre en résonance et baigne, agrippe, bouscule, berce. Elle semble même capable de construire la tension qui s’empare des corps des danseurs et les emporte dans un ressac qui, à son tour, en amplifie les vibrations.
Sous la verticale totémique de Kasper T. Toeplitz et de ses instruments dressés contre le mur du fond, les danseurs vont effectuer une traversée infinie. Clémence Coconnier, Céline Debyser, Carole Garriga, Deborah Lary, Julie Salgues, Françoise Rognerud, Véronique Weil ainsi que Nina Santes, Clément Aubert et Kevin Jean forment une fresque qui s’étend des premiers fauteuils au fond du plateau, une ligne de chair que rien ne pourrait arrêter. Le plateau qui paraissait vide s’emplit alors jusqu’au débord de constructions mouvantes et perpétuelles.
Comme toujours lorsque Myriam Gourfink dirige, les gestes se déploient jusqu’à leur fin et même un peu plus loin. La danse nait de trajectoires poussées à leurs limites, de bras qui s’étirent d’un point précis sous l’omoplate à l’après des ongles, de bustes qui ploient, de nuques vivantes. Les gestes sont un, ils contiennent celui qui précède comme celui qui suit. Peut-être même n’y a-t-il qu’un seul geste, capable d’entraîner les officiants dans une avancée inéluctable. Chacun semble attaché à saisir le frémissement, la naissance interne du mouvement. Pourtant, parfaitement séparés par cette attention, les danseurs forme un tout, une sculpture mouvante au sein de laquelle ils partagent les entre-deux et se frôlent, prennent appui sur l’instable de l’autre.
Une tension commune traverse la colonne presque guerrière et, lorsque le charme agit, les rangs des spectateurs. Le flux est continu et le regard se perd. Cela brouille les sensations habituelles, soudainement fragmentées. Le regard est contraint au choix. Il choisit de s’attarder sur un seul corps et pourtant les mouvements lui échappent. Il vagabonde d’une main à une épaule et ne parvient plus à dissocier les corps des uns et des autres.
Le temps étiré a le pouvoir de flouter l’image, la représentation. Dans ce rituel, dont le nom renvoie aux heures de travail, de mastication, qui permettent d’extraire l’essentiel du mouvement mais aussi, et dans le même temps, à la dégustation, à la jouissance liée à ce mouvement. Un plaisir sensuel autant qu’intellectuel qui induit une attention illimitée à une partition en boucle à travers laquelle les danseurs rejouent sans cesse les mêmes déséquilibres, les mêmes postures inversées, les mêmes évitements.
L’approche précieuse de Myriam Gourfink n’est pas celle des faiseurs de spectacles. Elle creuse un sillon profond et délicat, gratte aux mêmes portes, pièces après pièces. Dans son chez-elle, les espaces existent plus fortement – ceux du sol, de la peau, du volume des corps, de l’air et des vibrations sonores - les collaborateurs demeurent, entièrement concentrés dans l’exploration des sens et de leur imaginaire. Le déroulé millimétré de la partition donne corps à un ralenti, un temps étiré rarement ressenti et la musique fait exister l’absence et résonner le vide.
Assister au rituel, ne serait-ce qu’une fois, ouvre des possibles dans les territoires individuels et partagés. Le regard est plus pur lorsqu’il n’a pas pu figer… Une expérience perceptive qui demeure en bouche quand le silence se fait et que la danse finit.


P.-S.

Image : Bertrand Prévost

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