samedi 12 novembre 2011,
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Après les audaces, formelle et scénographique, de Darshan, œuvre d’art limite, basée essentiellement sur des effets cinétiques obtenus au moyen d’un gigantesque hippotrope encerclant l’auditoire, Bartabas a fait un peu d’ordre dans les écuries d’Augias, sens dessus dessous. Le public a, quant à lui, été remis à sa place, exclu, sinon de la partie, du moins de la piste aux étoiles. Une galerie circulaire, niveau poulailler, cligne de l’œil aux spectateurs de l’an dernier ; elle permet en tout cas, aux artistes, bêtes et humains, d’assiéger le fort Chabrol d’Aubervilliers par d’incessantes cavalcades, courses folles et fantasias furieuses se déroulant la plupart du temps en sens anti-horaire.
Le titre du spectacle, ce coup-ci, est Calacas. Cela sonne comme maracas ou Caracas et cela n’a rien à voir a priori avec le mot portugais calencar (en français caracas ou çaraças). En Honduras comme au Mexique, calaca est synonyme de mort, état traditionnellement symbolisé par un crâne – cf. par exemple celui de Yorick dans Hamlet ainsi que le motif qui orne le pavillon noir des pirates ou le signal de danger qui figure sur les emballages de produits toxiques. Ce nom de Calacas a aussi été donné à l’un des chevaux du théâtre équestre Zingaro.
Calaca et calencar font également penser à Calanda, et, plus particulièrement, aux tambours de ce petit village aragonais qu’on retrouve dans la B.O. de L’Âge d’or (1930) de Buñuel et Dali. De fait, les chinchineros Patricio et Luis Toledo, cymbalistes-grosses-caissistes, des Rémi Bricka ou Tambourine Men apparus dans les années trente du côté de Valparaiso, viennent enfoncer le clou du spectacle à plusieurs reprises – celui de la crucifixion christique, comme des processions solennelles avec capucins en noir et des possessions festives, païennes, dionysiaques – le mot espagnol calavera, proche de calaca, désigne la tête de mort mais aussi un homme porté sur la chose libertine. Les petites orgues qu’on entend de façon récurrente ne sont donc pas dites barbares pour rien.
L’univers qui a inspiré l’auteur de la pièce est proche de celui du carnaval mi-religieux mi-profane de Que viva Mexico (1931), d’une suite de danses de pantins, ni vraiment macabres comme chez Disney et Iwerks (1929), ni du tout funèbres. Et encore moins lugubres. Les hommes sont tous logés à la même enseigne, réduits à leur devenir de squelettes, à leur avatar de marionnettes, à leur état de cadavres, plus ou moins exquis. Cette égalité de traitement est aussi symbolisée par le Cygne noir du destin qui fait écho aux dindons de la farce qu’est notre court passage sur terre.
Malgré quelques défauts mineurs facilement rectifiables avec le temps (longueur du show de près de deux heures, là où on nous avait annoncé quatre-vingt dix minutes ; choré un peu faible brodant sur la moonwalk du zombiesque Michael Jackson ; redondances des numéros de voltigeurs harnachés façon angelots baroques de Trisha Brown, doublons dans les poursuites en charrettes à la Mack Sennett ; musique en grande partie diffusée en playback), Calacas mérite le déplacement. La structure – c’est assez rare chez Bartabas, amateur de tempi infernaux : cela mérite donc d’être souligné –, alterne la balade et la course folle, le chaud et le froid, la vitesse et la précipitation, l’agitation et l’immobilité (cf. le beau passage avec le cheval allongé, en sommeil), les temps forts et les temps… morts.
La poésie nous surprend ici ou là, comme toujours, au moment où on s’y attend le moins. Ce qui est appréciable dans le cas présent, c’est la place faite à l’arlequinade (deux des animateurs de la soirée, Sébastien Clément et François Marillier, musiciens pluri-instrumentistes, se révèlent aussi d’excellents comédiens dell’arte, d’efficaces paillasses), le batelage qui suit l’attelage, les joyeusetés de l’escadron comme celles du propos. Aucune pesanteur, donc, à aucun moment.
Les numéros sont au point, que ce soit les prestations des chinchineros, tantôt en position de skieurs alpins tantôt jouant aux derviches tourneurs, celles des deux musicos français (cf. l’étonnant solo de kazoo en free jazz), les transitions entre les tableaux, le soin apporté aux sorties des artistes, des gags visuels très premier degré comme ces hochements de têtes de mort ricassantes qui viennent conclure de façon pittoresque le numéro de voltige (l’un des plus spectaculaires de la soirée avec des acrobates portant la combinaison noire de Satanik, masqués de grosses têtes de mort, trois d’entre eux virevoltant en tous sens comme des voladores autour d’un mât central imaginaire, frôlant le dos du cheval et passant à quelques centimètres de la bordure de la piste ou des visages des premiers rangs), la danseuse au masque ophulsien allongée sur sa monture, elle-même chevauchée par un squelette (les artistes équestres risquant leur peau : le soir de notre venue, cette cavalière a ainsi fait une chute, heureusement sans trop de gravité, ce qui prouve, si besoin était, que le cirque n’est pas un métier comme un autre), la gente dame auréolée d’un hennin revu et corrigé par l’imagination de Bartabas qui transforme le voile flottant de la belle cavalière en traîne de mariée, en gigantesque bulle de savon, en poche indiquant le sens du vent dans un aérodrome ou en filet à papillons - à propos, l’un d’eux, de l’espèce migratrice des sphingidés, porte sur le thorax un dessin en forme de calaca : on l’appelle l’acherontia atropos ou, en français, le Sphinx à tête de mort.
Les tableaux se suivent et, en général, ne se ressemblent pas. Ils sont plus beaux les uns que les autres. A tel point que le concepteur-scénographe-metteur en scène a eu certainement du mal à choisir le finale. Ce qui démontre la qualité de son spectacle. Viva Calacas, donc. Et viva Bartabas.